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PARTIE QUATRE DE LA PUBLICATION SUR INTERNET:
(copyright: Ron Haleber)


LA RÉVOLTE DE LA JEUNESSE MAROCAINE

CONTRE LA MONDIALISATION OCCIDENTALE:

 

LEUR BRICOLAGE ENTRE TRADITION ET MODERNITÉ

 

Interviews quantifiées dans le Maroc méridional

 

Thèse pour le doctorat d’État en Sciences Sociales présentée en décembre 2001 à ll’Université d’Amsterdam

 

par Ron Peter Haleber

 

TABLE DES MATIÈRES:


WEBSITE - 5 PAGES :  LA RÉVOLTE DE LA JEUNESSE MAROCAINE CONTRE LA MONDIALISATION OCCIDENTALE: LEUR BRICOLAGE ENTRE TRADITION ET MODERNITÉ (Thèse de doctorat d'Etat)
© Ron Haleber


 Partie A. Introduction: À la recherche de l'héritage culturel dans l'imaginaire des jeunes Marocains.


 Partie B (1). Reproduction des résultats de l'enquête: attitude et pratique culturelles des jeunes Marocains.


 Partie B (2). Suite: idem, attitude et pratique culturelles des jeunes Marocains.


 Partie C: Le recours «bricoleur» à la tradition de la part des jeunes Marocains pendant l'époque de la «globalisation». Proposition d'une lecture «postcoloniale».


 Bibliographie & Questionnaire

 

 


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Table des matières :

 

PARTIE C. LE RECOURS «BRICOLEUR» À LA TRADITION DE LA PART DES JEUNES MAROCAINS PENDANT L'ÉPOQUE DE LA «GLOBALISATION». PROPOSITION D'UNE LECTURE «POSTCOLONIALE».

§1. Les jeunes Marocains: leurs tendances «bricoleur» de modernisation et leur recours à la «fondamentalisation» mesurées aux résultats de trois échelles statistiques.

§2. La «globalisation» du centre occidental face à ses exclus périphériques.

a. L'image marginalisée des exclus périphériques de la globalisation dans les médias (Kai Hafez).

b. La «globalisation» politique et économique: l'uniformisation et la ré-colonisation des exclus périphériques (la vision de Cees Hamelink et des Marocains Mohammed Abed Jabri et Mahdi El Mandjra).

§3. La «globalisation» culturelle comme le contraire absolu de la «globalisation» politique et économique.

a. La «globalisation» culturelle en théorie: vers une uniformisation destructive ou des processus pluriels de fondamentalisation...? (Hamelink, Hamzawy et Castells).

b. La révolution culturelle des exclus fondamentalisés: «the exclusion of the excluders by the excluded» (Manuel Castells).

c. La «globalisation» culturelle en pratique: les images des exclus et de ceux qui excluent. La déconstruction par Amr Hamzawy d'une affaire d'amour transculturelle (celle de Lady Diana et Doudi al-Fayed).

§4. Déconstruction du bricolage culturel: Des ruptures épistémologiques de la modernité occidentale au bricolage ambivalent des bacheliers marocains.

a. Des ruptures épistémologiques de la modernité occidentale (Daryush Shayegan) aux multiples modernités fondamentalisées (Armando Salvatore).

b. Les caractéristiques ambivalentes, hybrides et mimiques de la modernité post-coloniale (Edward Said et Homi Bhabha).

c. Déconstruction de la globalisation éducative: l'objectivation et la fonctionnalisation de la tradition arabe dans l'enseignement moderne (Gregory Starrett).

§5. Déconstruction du bricolage marocain en rupture avec la «globalisation».

a. Les structures bricoleuses du système étatique et religieux marocain (Rahma Bourquia).

b. Le bricolage des idéologies et identités politiques et religieuses à la marocaine (Mohamed Tozy).

§6. Évaluation des hypothèses de travail de l'enquête dans la lumière de la «globalisation» (cf. I §3).

 

 

Partie C. LE RECOURS «BRICOLEUR» À LA TRADITION PAR LES JEUNES MAROCAINS À L'ÉPOQUE DE LA «GLOBALISATION».(retour)

 

«Contrary to economic and financial globalization, processes of cultural globalization have no single geographic center. They are not based on a one‑sided flow of cultural commodities from somewhere to somewhere with a unifying or homogenizing impact worldwide.

Globalized cultural commodities are continuously being deconstructed and reconstructed in multiple local contexts. There is a continuous effort to dissociate and reappropriate them through several local actors with shifting perceptions, interests, and modes of representation. Put differently, they are being disseminated in a very pluralistic manner, which leads to heterogeneous social and cultural impacts».

Amr Hamzawy, Processes of Local Deconstruction of Global Events, News, and Discursive Messages: Case Studies from Egypt. Oslo, 1998.

 

Mon analyse déconstructive dans la première partie de l'étude proposait une première délimitation et un éclaircissement des phénomènes de la tradition arabo-islamique - notamment la confusion autour des notions de la religion et du bricolage culturel - pour rendre possible la lecture des données statistiques. Après cette lecture des données de l'enquête à la lumière de mes distinctions spécifiques de la tradition de l'islam - de ses «fondamentalismes» et de ses «bricolages» - je propose maintenant d'élargir l'horizon en appliquant une lecture approfondie dite «post-coloniale» et de l'appliquer à la phase actuelle du système mondial, celle de la «globalisation».

Je propose cette lecture également à l'instar de Edward Said, de Michel Foucault et des leurs, inaugurateurs d'un paradigme scientifique nouveau qui est pour la première fois à la hauteur d'analyser le phénomène de la globalisation en tant que nœud inextricable de culture et de pouvoir entre les différentes cultures de notre planète. Il est dommage que les auteurs qui traitent de la globalisation appliquent que rarement ce paradigme scientifique. C'est là une des causes pour lesquelles leurs analyses restent trop superficielles. Au lieu de me reprocher que je m'aventure dans des recueils des textes et des raisonnements postcolonialistes d'une épistémologie difficilement compréhensible, il serait plus approprié d'apprécier le fait que j'esquisse - peut-être pour la première fois - le paradigme d'un ensemble de conceptions et de notions nouvelles aptes à déconstruire la phase de la globalisation. Il est évident que mes prétentions sont limitées et n'offrent qu'un premier aperçu du terrain tout d'abord au service d'une meilleure compréhension des énonciations des élèves de l'enquête.

La notion de «globalisation» souffre d'une confusion. Selon Antony Giddens la «globalisation» signifie:

«Globalization, for Giddens, can be characterized most simply as "action at distance" CC the increasing interpenetration between individual lives and global futures. This trend is associated not only with economic liberalization, but also with various processes of technological change, and with the end of the Cold War and the collapse of communism. Developments in global communications, in particular, affect who we are and how we live, producing new solidarities in some places and destroying them in others» «a "wholly contradictory" phenomenon in which we can expect "new forms of unity [to] go along with new forms of fragmentation". Its consequences are likely to vary markedly in different societies, and (unlike earlier phases of Western expansion) to be based upon processes that nobody - including the leading industrial nations - controls» (UNRISD, 1996).


Alain Touraine ne partage pas l'idée de Giddens d'un nouveau paradigme, selon lui il faut délimiter la «globalisation» d'une façon différente de répétition:

«we are currently "reliving the experience of the late nineteenth century, more than inventing anything fundamentally new". In other words, we are moving backward rather than forward, going through a period of "de-modernization" in which finance capital is once again progressively freed from regulation and becomes delinked from productive economic activity. If this is the case, then globalization can be seen as "an extreme form of capitalism", based upon "de-socialized economic processes" of the kind analysed by Karl Polanyi in his studies of the capitalist transition of the last century. People are less and less able to exert control over capital through politics or social pressure. The economy floats free of society. And the kinds of identities that can be adopted by individuals, as they attempt to assert some control over their destinies, become increasingly "folkish". For Touraine, we now enter not into a new global society, but into a new global space which threatens to be chaotic and unstable. Association on the basis of common economic interests (producing strong labour unions and other class-based forms of representation) increasingly gives way to identity politics, and exploitation becomes less important than exclusion. In such a situation, our greatest challenge is to create the kinds of institutions that can re-link economy and society, and thus "recombine the two halves of a broken world"» (UNRISD, 1996).

Un résumé des matières de ce chapitre me semble utile. Je commence ce chapitre par une brève analyse de l'ensemble des données de l'enquête qui montre, mesurées à la notion de modernité, certaines incohérences que j'explique par le phénomène du bricolage. Pour bien comprendre l'attitude et la vision des jeunes Marocains il est nécessaire de l'expliquer par leur (prise de) position dans le processus actuel de la «globalisation».

Dans le processus de la «globalisation» la «globalisation» culturelle m'intéresse comme sujet de l'enquête. Il est évident que dans la périphérie mondiale, tout comme l'aspect économique et politique, l'aspect culturel de la «globalisation» produit aussi ses exclus. Il est important d'analyser d'abord la façon dont ces exclus sont présentés et traités dans les médias. Il s'agit d'une déformation et caricature de leur réalité qui trahit le manque d'importance attribué à leur culture et religion. Je propose de situer cette déformation médiatique dans le contexte de la position politiquement et économiquement dépendante et impuissante des sujets périphériques de la globalisation. Je cite le jugement de quelques porte-parole marocains concernant la globalisation, importants de par leur grand influence sur les jeunes Marocains par l'intermédiaire des médias de ce pays. Hamelink et les Marocains cités blâment, dans le domaine politique et économique, l'uniformisation et la néo-colonisation des exclus périphériques.

Ensuite j'élargis leur analyse assez restreinte en montrant comment cette marginalisation de la part des décideurs mondiaux engendre à son tour une révolte de ces exclus, s'accompagnant de leur prise de conscience de l'importance de leur culture, tant de leur religion que de leur identité locale et régionale. Il s'agit d'un processus qui s'exprime sous forme de différents fondamentalismes religieux et ethniques. Comme Manuel Castells résume, il s'agit de «the exclusion of the excluders by the excluded».

Manuel Castells partage mon évaluation d'un aspect positif des mouvements fondamentalistes et ethniques dans le cadre d'une rébellion contre la globalisation oppressive avec ses aberrations marquées par la violence qui se passent.


Pour arriver à la conclusion définitive de nos considérations sur la culture, c'est-à-dire que la «globalisation» culturelle est le contraire absolu de la «globalisation» politique et économique, il nous faut une analyse des structures qui déterminent les relations interculturelles. Le reflet dans la presse égyptienne d'une affaire d'amour transculturelle et transnationale analysée par Amr Hamzawy nous offre une excellente illustration de notre thèse.

Afin de comprendre au niveau scientifique les énonciations des élèves de l'enquête, exprimées au milieu de ce tourbillon culturel causé par la globalisation, il est nécessaire d'étudier les aspects ambivalents, hybrides et mimétiques de leurs énonciations. Bref, il faut déconstruire scientifiquement l'ensemble des notions en rapport avec ma conception de bricolage.

Un jugement adéquat sur les attitudes et pratiques souvent ambiguës et ambivalentes des bacheliers marocains nécessite une déconstruction épistémologique de leur bricolage culturel. Le phénomène du temps synchronique de la tradition et de la modernité au Maroc et dans d'autres cultures non occidentales reste parfaitement incompréhensible si on ne réfère pas aux ruptures épistémologiques dans l'histoire de la genèse de la modernité occidentale. Armando Salvatore propose une nouvelle vision historique et anthropologique pour réfléchir les relations culturelles entre l'Europe et l'islam. C'est une vision différente du paradigme essentialiste - la base de l'orientalisme - de Max Weber, courant depuis un siècle. Il est étonnant que justement le père fondateur de la théorie de la modernisation (comprenant le malentendu de l'existence d'une voie unique et exclusive - celle de l'Occident - qui mène à la modernité), Shmuel Eisenstadt, ouvre la porte d'une nouvelle vision. Selon Eisenstadt il faut parler de «multiples modernités», parmi lesquelles il faut considérer les mouvements fondamentalistes en tant que modernistes de tendance jacobiniste.

Dans ce cadre synchronique et inégal, propre à la globalisation actuelle et néocoloniale, il faut poser et analyser les caractéristiques ambivalentes, hybrides et mimiques de la modernité post-coloniale comme le font Edward Said et Homi Bhabha.

Cependant pour interpréter l'attitude des jeunes Marocains une analyse du processus de la globalisation éducative est indispensable. Le chercheur américain Gregory Starrett nous montre à l'instar de l'enseignement égyptien comment l'objectivation et la fonctionnalisation de la tradition arabe a transformé non pas seulement l'enseignement moderne des pays arabes mais également la condition de leur société civile et de leur gouvernement.

Après ces références générales nécessaires pour s'approprier une lecture adéquate des données de l'enquête, je retourne au cas du Maroc. Le système politique et religieux marocain se montre par ses ruptures spécifiques qui se prouvent résistantes - sinon insensibles - à une intégration dans le processus actuel de la globalisation. Rahma Bourquia résume sur les traces d'Abdallah Hammoudi la genèse historique des relations du pouvoir dans le système politique marocain. Mohamed Tozy réfère ensuite à l'espace limité au champ politique de nos élèves, à savoir à leur position de sujets d'un souverain et non pas de citoyens. Il s'agit d'une position de répression qui se reproduit dans chaque formation historique, et à laquelle les jeunes essayent d'échapper et de la vaincre en se réfugiant dans l'espace semi-légal et clandestin des mouvements islamistes.

Dans ce cadre d'enfermement et d'interdiction constitutionnelles, Mohamed Tozy démontre le bricolage par excellence des idéologies et des identités politico-religieuses au Maroc notamment à l'exemple du socialisme et de nationalisme arabes de Mohammed Abed Jabri. Selon Tozy et Bourquia aussi les islamistes marocains se trouvent également dans une situation de bricolage, pourtant incomparable aux mouvements islamistes des autres pays musulmans.

Je conclus ce chapitre sur la «globalisation» avec une évaluation des hypothèses de travail de l'enquête à la lumière de la lecture dite «post-coloniale» acquise par les propositions des nombreux auteurs cités et commentés dans le texte précédent de la présente partie C. 


 

§ 1. Les jeunes Marocains: leurs tendances «bricoleuses» de modernisation et leur recours à la «fondamentalisation» mesurés aux résultats de trois échelles statistiques.

 

Les données quantitatives ont été élaborées dans les textes antérieurs notamment en esquissant des tableaux synoptiques statistiquement séparés et combinés. Comme continuation de ces analyses statistiques par l'utilisation d'échelles statistiques, je propose de diviser les données en trois catégories de matières. Les trois catégories les plus importantes de ma recherche sont: «moderne-traditionnel», «plus ou moins religieux» et «d'une affinité certaine avec l'islamisme». À partir de l'analyse des relations réciproques entre ces trois échelles, paraîtra éventuellement le bricolage.

Logiquement on supposera que le résultat abondant des données pourra être expliqué par les tableaux croisés pour lesquels de dizaines de possibilités sont disponibles. Bien que j'en aie offert un nombre d'exemples dans les chapitres précédents, mon expérience pratique avec cette méthode est qu'elle paraît trop hasardeuse surtout parce qu’elle ne couvre que peu de cas. En outre, la formulation des questions et les possibilités de réponses sont trop contextualisées et situées dans des circonstances particulières pour qu'une comparaison statistique soit valable. Appliquer une pareille méthode serait - selon un collègue statisticien - «chercher des oeufs de Pâques».

Une autre méthode praticable m'a paru d’impliquer presque la totalité des variables chaque fois pour couvrir les trois catégories déjà mentionnées qui sont les plus importantes. Ensuite en les recodant en échelles:

1. L'échelle «moderne-traditionnel» - MT.

2. L'échelle «plus ou moins religieux» selon l'affinité de l'interrogé avec les idées et pratiques avec l'orthodoxie officielle - REL.

      3. L'échelle «d'une affinité certaine avec l'islamisme» selon la sympathie de l'interrogé pour les idées et pratiques spécifiques de l'islamisme - PP.

 

L'analyse sur la base de ces trois échelles concerne de grands groupes de variables qui couvrent l'ensemble de l'enquête. Il deviendra donc difficile de nier la portée et l'importance du résultat qui devra indiquer un haut degré de probabilité.

Les critères du codage ont pris comme point de départ le point de vue marocain des élèves qui est parfois différent de celui de l'Occident. Afin d'offrir au lecteur la possibilité de contrôle, je rends ci-dessous le tableau du recodage des réponses.

 

L'élaboration des trois échelles mentionnées paraît montrer un Cronbach-alpha significatif (valeur minimale 0.65): l'échelle mt= 0.70; rel= 0.68; pp= 0.80. Les échelles sont donc toutes les trois suffisamment valides pour les appliquer aux variables particulières qui suivent ci-dessous.

Les différences réciproques des échelles appliquées aux catégories ville/campagne et filles/garçons montrent une affinité plus grande des filles et des habitants de la ville avec la religion.

Ce résultat paraît confirmer les conclusions que j'avais tirées dans les chapitres précédents des analyses des tableaux particuliers.

 


Par l'intermédiaire des trois échelles générales, j'ai analysé ensuite quelques variables spéciales. Il fallait choisir le codage de quelques variables appropriées: sous condition d’abord du nombre suffisant de réponses comparables, et puis, que la différence réciproque soit suffisamment importante. Cette exigence réduit considérablement le nombre des variables disponibles. Pour le codage des variables (application du logiciel SPSS) je réfère à l'Appendix. Les variables appropriées ont été:

 

L'identité marocaine/maghrébine = mar

L'identité arabe = ar

Une affinité forte avec l'islamisme politique = ppp

Utilisateurs de livres /journaux /télévision (médias) = med

 

L'identité marocaine/maghrébine ne montre pas de différences significatives sur l'échelle rel et pp, par contre une différence est à mesurer sur l'échelle mt: 59.8 contre en moyenne 63.4. Il faut en conclure que l'identité marocaine/maghrébine réfère à une attitude plus conservatrice que l'attitude normale.

Concernant l'identité arabe (ar), on ne constate pas de différences significatives entre les trois échelles. C'est le cas également chez ceux qui ont une forte affinité avec l'islamisme politique (ppp).

Concernant les utilisateurs des médias, ceux qui se servent des livres montrent un score plus haut sur toutes les trois échelles. C'est une indication qu'ils se qualifient par une attitude plus prononcée tant dans le domaine de la modernité que dans celui de l'intérêt qu'ils portent à la religion. Même ceux qui ont «une affinité certaine avec l'islamisme» montrent ici un score plus haut.

Par comparaison avec les autres personnes, les lecteurs des journaux montrent un score plus haut sur l'échelle «mt». En conséquence les lecteurs des journaux se caractérisent par une modernité plus prononcée. Regarder la télévision ne paraît pas important concernant le degré d'identité des trois échelles.

 

Au sujet des diagrammes graphiques, je voudrais ajouter la remarque suivante: il est juste de constater, si on mesure comme Cronbach-alpha significatif (valeur minimale 0.65) pour mt= 0.70 / pour rel= 0.68 / pour pp= 0.80, des différences de signification chez les individus dans les trois domaines sans constater de contradiction entre les degrés comparables de religiosité, de modernité et d'affinité islamiste. Néanmoins, je me demande si concernant les scores, il ne serait pas juste de fixer, selon la conception occidentale à l'égard de la religion, le score à 50% de «rel» et «mt», donc «mt» à 45% et «rel» à 25%. Le fait que le résultat indique que le score est plus haut, que la personne répond donc pour plus que 50% positif aux propositions religieuses, ne prouve-t-il pas que cette personne doit être estimée du point de vue occidental comme très religieux...?

Le même phénomène se présente pour la préférence de la modernité (P=60). Il fallait en tirer la conclusion que l'ensemble du groupe se montre autant très moderne que très religieux. Les présumés islamistes sur l'échelle «pp» se montrent aussi et très modernes et très religieux. Cette réalité serait en contradiction avec la conception européenne qu'une affinité avec les caractéristiques de la modernité prédétermine au sécularisme. Si on accepte de partager mes présomptions statistiques, il en résulte que ces indications renforcent ma thèse que la religion en soi n'élève aucune barricade, ni aucun obstacle pour la modernisation de la personne concernée. Le contexte religieux paraît autant ouvert pour ce processus qu'un contexte sécularisé.

 

§2. La «globalisation» du centre occidental face à ses exclus périphériques.


a. L'image marginalisée des exclus périphériques de la globalisation dans les médias (Kai Hafez).

Dans le cas de notre enquête, la volonté de s'exprimer sur les énonciations des personnes sondées nous oblige à tenir compte autant de nos perceptions courantes sur les interrogés que, à l'inverse, de leurs propre images concernant notre monde. Ces images ont été formées par les mass-médias.

Dans l'étude Islam and the West in the Mass Media: fragmented Images in a Globalizing World (Kai Hafez, New Jersey, 2000), le rédacteur Kai Hafez analyse la formation des images médiatiques dans le processus de la globalisation. Sa conclusion est que l'approche particulariste des médias n'arrive jamais à nous offrir une compréhension cohérente des événements mondiaux. Il s'agit d'une fragmentation de l'image complète de l'actualité qui résiste à une vraie globalisation d'information:

«To sum up, the empirical research about international news cover­age of the last decades raises serious doubts as to whether the internation­alization of media technology and networks generates structures of global meaning. In spite of the accomplishments of global broadcasting networks and internationally distributed press organs, particularist coverage in all news systems must be viewed as a force that counteracts globalization» (o.c. 9).

«News items often contain stereotypes and discursive techniques that have a particular­ist impact on international media agendas and on the media consumers' images of the world. Instead of representing global or, at least, pluralist views, the images represented in the news are all too often fragmented. From the perspective of comparative political communication research the question remains whether the differences between foreign news reports do not pose the most serious challenge to the globalization paradigm» (o.c. 4).

Au lieu de contribuer à l'intelligence des situations internationales et interculturelles, cette globalisation en forme de fragmentation intensifie les tensions:

«If international mass communication can really be characterized by a growing gap between globalization and particularization, future international and intercultural tensions in world politics might be reinforced by problematic developments in the mass media» (o.c. 4).

Déjà au cours des décennies passées les chercheurs ont remarqué que du fait de la sélection pratiquée par les médias, la prétendue réalité mondiale est issue d'«une construction» et n'est pas le reflet d'un miroir véritable des événements:

«During the 1960s and 197Os a lot of research was done on foreign images of the developing and the developed countries in the mass media. One theoretically oriented branch was the news value research, which can still be considered the methodogically and theoretically most stringent approach to the study of media contents. The basic assumption of the news value analyses undertaken, for example, by Johan Galtung and Marie Holmboe Ruge (1965) or Winfried Schulz (1976) was that mass media do not represent political and social reality as such but, in fact, construct reali­ty through emphasizing certain "news factors" which they use, mostly unconsciously, to select information and define the "newsworthiness" of events» (o.c. 6).

Au lieu de construire une information équilibrée au niveau égal de toutes les parties du monde, la globalisation médiatique cause des tremblements de terre provoqués par ses changements tectoniques entre tant les différents niveaux globaux, régionaux et sous-régionaux, que les niveaux nationaux et locaux. Ces changements tectoniques des médias préparent les populations régionales à accepter des conflits violents et à y consentir si la politique nationale leur demande l'autorisation d'intervenir:


«Media globalization resembles a "tectonic displacement" with layers of the earth that were originally fixed now moving in different directions or with different speed. All media devel­opments have to be analyzed according to the varying space units involved, that is, global, regional, sub-regional, national and local. The aim must be to systematize any sector of media development with respect to its own space dynamics. Oliver Boyd-Barret: "The difficulty is in conceptualizing the relationship between [the global and the Iocal /RH], rather than engaging in unqualified celebration of global­ization or, conversely, jingoistic worship of the local and tradition"» (o.c. 9). «However, empirical evidence gives weight to the argument that these stimuli that promote globalization are probably not the most significant effects of everyday reporting. Instead, particularism seems to prevail and international and domestic conflicts could be reinforced through the dis­parity of developments in the globalization of the mass media in the same way as earthquakes can be the result of tectonic displacements» (o.c. 16).

Par ces procédés médiatiques les anciens stéréotypes et interprétations chauvines déterminent comme avant l'intelligence de l'actualité:

«Furthermore, the same consumer who is told to be part of an economically globalizing world and who adds to all sorts of international communication activities through travel, tourism and international trade and business, is still left alone with traditional stereotypes and sometimes highly nationalist interpretations of the world that he has learned from the system of foreign reporting in his home country. As will be argued later on, there is an inherent danger that globalization and decentralization are not complementary "zero-sum" developments, but that international coverage reinforces already existing tensions in international relations» (o.c. 10).

Il est évident que stéréotypes et interprétations chauvines en forme d'idéologie ethnique et nationaliste déterminent l'image que les Européens se forment de l'Orient et de l'islam. Ces stéréotypes chauvins déterminent l'identité occidentale, ce qui résulte finalement dans un isolationnisme:

«Like Straubhaar, David Morley and Kevin Robins have observed a worldwide resurgence of ethnic national­ism and the popularity of concepts of cultural identity in the 1990s. The authors maintain, for example, that European identity is increasingly con­structed against the seemingly non-European backdrop of the "Orient," be it Japan or the Islamic world. These assumptions reveal that in the process of globalization, concepts such as "ideas" and "identity" are as important as factors like the economy and politics. The ideas of the nation-state and of ethnic and cultural loyalties are still vivid in contemporary times and must be considered strong coun­terforces to globalization. (...) Claude Moisy has argued that the globalization of the international economy has, paradoxically, created a trend of defacto consumptive iso­lationism. Fragmented images in the mass media are them­selves symptoms of the larger trend towards "mental isolationism" in times of sweeping economic globalization» (o.c. 12).

Il est remarquable que même les politiciens agissent d=une façon plus rationnelle que les médias idéologiques:

«Decision makers may sometimes share a weak version of anti-Muslim ideology, but they are driven by more practical and more specific considerations. Practical interests make it impossible to deal with the Middle East and Islam in a highly ideological fashion. When it comes to "Islam," Western politicians are much more like "rational actors," whereas the mass media reveal a latent and more permanent readiness to generate or deepen their audience's fears of the "green peril."» (o.c. 86)


Le fait que les agences de presse se trouvent pour la plupart entre les mains des pouvoirs occidentaux a bien sûr aussi ses répercussions sur l'orientation du monde non occidental. Lassée d'applaudir pour les informations des médias commercialisés, la population du monde non occidental proteste contre ce néo-colonialisme. Il s'agit en outre d'informations présentées dans un cadre sécularisé et souvent anti-religieux comme un «fait accompli», un cadre politique qui ne correspond pas à la situation sociale de leur pays:

«In short, "global" is not "universal," and "global communication" does not mean "universal communication." Although the distribution of infor­mation has become global, the distributors are few, and although we are verging on global reception, we are still not anywhere near the ideal of communication. For most people, the only impact of globalization that they have been universally empowered to act as receivers of the broadcasts of a privileged few. For instance, no role exists in this order for developing countries of Africa, Asia and Latin America except to applaud the ascendancy of commercial secularism as a fait accompli. The disenfranchised are supposed to participate in this version of the world order as passive receptacles, to be filled by whatever content the titans choose to beam to them. The alternative to this new colonialism is a forcefull call for a new world order by the less fortunate, disparate nations who too often taken for granted as the passive audience» (o.c. 86).

Ainsi la globalisation des médias éveille logiquement des réactions régionales et locales sous forme de mouvements ethniques et fondamentalistes:

«It is almost a truism that globalization also reinforces national, regional or local identities. The question, however, remains as to how these developments interact with each other. Our discussion about international coverage and its implications for politics and society has revealed that globalization is not necessarily a zero-sum game that balances global progressi­on and particularist regression. This mechanistic view of the globalization phenomenon tends to neglect the social and political tensions that might result from such non-concurrent processes as those in the media» (o.c. 16).

En tenant compte du mécanisme de l'exclusion médiatique de la périphérie dans le processus de la globalisation, la prochaine démarche sera d'analyser d=abord les mécanismes économiques et politiques qui poussent le centre occidental à propager et imposer sa forme spécifique de globalisation, puis les réactions ethniques et fondamentalistes.

 

b. La «globalisation» politique et économique: l'uniformisation et la re-colonisation des exclus périphériques

(la vision de Cees Hamelink et des Marocains Mohammed Abed Jabri et Mahdi El Mandjra).

 

Les résultats de l'enquête obligent à présenter une analyse plus concrète du contexte de la rébellion des jeunes dans le stade actuel de la globalisation, tant de l'économie que de la vie sociale et de la culture d'un pays comme le Maroc. Dans A III '1 j'ai mentionné mes propres analyses de la modernité, une esquisse des principes critiques comme points de départ pour comprendre les idées des jeunes Marocains.


Pour offrir un contexte approprié aux opinions contestataires des élèves de l'enquête, je préfère me taire et référer à quelques intellectuels marocains d'aujourd'hui qui sont grandement représentatif pour esquisser et exprimer le climat général du discours des médias marocains qui influencent nos jeunes. Il s'agit notamment de Mohamed Abed Al-Jabri et de Mehdi El Mandjra. On pourrait soulever l'objection qu'avec ces deux penseurs il s'agit de gens enracinés dans une mode de pensée assez sécularisé - l'un comme socialiste et nationaliste arabe, l'autre comme collaborateur de l'UNESCO pendant une vingtaine d'années - et que nos élèves au contraire ont montré leur inclination envers des modes de pensée plus religieuses, même fondamentalistes. Cependant, les deux penseurs proposés reflètent excellemment - et aussi sans références religieuses - le climat de méconnaissance et de contestation générale qui règne au Maroc et auquel participent (et dont profitent justement) les soi-disant fondamentalistes. En outre leur analyse rationnelle et scientifique concernant la catastrophe locale attribuée à la globalisation mondiale sera beaucoup plus convaincante pour le scientifique occidental que de lui présenter une analyse de résultats exactement pareils, pourtant faite par un leader religieux qui se sert de notions religieuses soi-disant a-historiques et obscures pour mobiliser la masse populaire.

Il faut choisir chaque discours selon la langue et la lecture scientifique adaptée à la compréhension du lecteur (sic!). Il est évident qu'avec cette analyse, il ne s'agit aucunement de mes propres opinions politiques, mais d'un effort scientifique d'esquisser le climat qui influence les élèves, dans une tentative de faire cesser l'incompréhension de la part des gens qui vivent dans d'autres parties plus privilégiées de notre planète «globalisée».

 

En Occident la globalisation économique a ses partisans du marché libre qui l'acceptent sans critique. Toutefois, comme preuve que la catastrophe de la globalisation économique pour le tiers monde n'a pas lieu sans être perçue par quelques rares observateurs occidentaux, je cite Cees Hamelink dans son article «Information flows and social integration» (Global Focus, Vol. 12 (1), p. 89-97, 2000).

Hamelink veut nous libérer d'abord de l'illusion que la globalisation créera automatiquement une conscience mondiale unifiée:

«Globalization suggests an intensification of global consciousness. This appearance may be supported by the emergence of a CNN-type global solidarity. In reality, however, the world is more a collection of many local villages than one global village» (Hamelink o.c., p. 90).

Hamelink nous indique le caractère ambigu, donc aussi la polarisation croissante qui découle de la globalisation:

«The existence of greater economic interdependence does not necessarily merge nations into larger asso­ciations. Since interdependencies are often asymmetrical, a growing number of global transactions may well create more compe­tition and conflict than more cooperation and harmony. The intensification of con­tacts across the globe causes more global cohesion hut also more cultural competi­tion. Globalization means both integration and polarization. It promotes diverse social movements, some of which fight for the re­spect of human rights for all and others of which further racism, ethnic division, and religious fundamentalism» (Hamelink o.c., p.90).

Vu l'exigence de la globalisation et des organisations internationales comme le FMI concernant la réorganisation de l'espace économique, on pourrait s'attendre à voir des effets de cette ouverture et de cette unification mondiale au niveau national économique d'un pays comme le Maroc, des effets qui devraient se refléter aussi dans le domaine culturel. Malheureusement, le désir des élites politiques de reproduire leur pouvoir économique et social multiplie et renforce les clôtures du passé tant au niveau national que même dans les régions de préférence ou de périphérie à l'intérieur du pays:


«Aujourd'hui, la globalisation s'annonce comme une nou­velle recomposition mondiale. Or, dans la plupart des pays ex-colonisés, la réorganisation de l'espace économique continue à obéir plus à une logique politique ou ethnique de reproduction du pouvoir qu'aux exigences stratégiques de développement économique et social. Face aux difficultés d'asseoir leur autorité, les élites politiques de ces pays tendent à constituer les frontières politiques en murs infranchissables pour les capi­taux, les marchandises et les hommes. A l'intérieur même de l'espace national, elles érigent des barrières qui leur assurent un meilleur contrôle du territoire et de ses habitants. La générali­sation du modèle d'État national qui a présidé à l'organisation de l'espace civilisationnel européen, sous l'égide du libéralisme classique, a abouti dans le Sud à la multiplication des clôtures politiques, économiques, ethniques et tribales, qui ne sont que les frontières du sous-développement.

Ainsi, ce même État moderne, qui, dans les sociétés occi­dentales, a constitué une source de renouvellement du concept politique et des valeurs civiles, détruit les bases de discrimina­tion sociale, ethnique, clanique et religieuse, établi un ensemble de libertés fondamentales et d'engagements éthiques, se trans­forme, dans toutes les sociétés retardataires, en premier pourvoyeur des valeurs d'oppression, de coercition et de discrimi­nation selon l'origine, le sexe, l'idéologie, la couleur, la classe et la religion» (Ghalioun 1997, p. 232).

En face de cette oppression omniprésente, il faut donner raison à Hamelink et admettre que les différents mouvements sociaux nouveaux soient la conséquence de l'écart croissant entre les riches et les pauvres sur cette terre globalisée, qu'ils soient justement un fruit de cette globalisation trop louée par les défenseurs du marché libre:

«The trends toward integration in trade, finance, technology, and culture create a privi­leged class of global citizens. This, in turn, implies forms of social exclusion for the nonelite majority, reinforcing powerful world­wide forces of social disintegration. Among these are fundamentalist religieus movements resisting modernity, ever larger numbers of poor and unemployed people, refugees, and the global criminal syndicates.

Since globalization is uneven in its impacts and timing, it simultaneously fosters social co­hesion and social fragmentation. As the Human Development Report (New York, 1999) points out, whatever the expected benefits "Ultimately, people and nations will reject global integration and glo­bal interdependence if they do not gain from it and if it increases their vulnerability. Pressures will mount to retreat to isolationism in economic policy, culture and political priorities."» (Hamelink o.c., p. 89).

Hamelink, spécialiste international concernant les affaires des médias, nous avertit que cet écart économique se reflète dans la conscience créée par les médias qui négligent l'importance des événements qui se passent dans de grandes parties de notre globe ou qui les rapportent d'une façon plus ou moins raciste:

«A global network society is in the mak­ing that offers access to a worldwide dia­logue among the "lucky" people and that increasingly marginalizes and excludes the "unlucky". But even if the information media were universally available, accessible, and af­fordable, they would still be ill-equipped to enhance global consciousness. They com­monly stress the priority of the local over the global, deal with problems in isolation and as incidents, leave large parts of the globe out­side their audience's reach and report in superficial, banal, and often biased, if not racist, ways (often unconsciously) about for­eign peoples and their cultures.   

Two processes are now prominent: a tribal fragmentation into separate cultural identities that often violently clash with each other, and an aggressive expansion of a global "fun-shopping" culture.» (Hamelink o.c., p. 91).

 

Le penseur marocain - de grand renommé dans tout le monde arabe -, Mohamed Abed Al‑Jabri va plus loin que de confirmer les constatations de Cees Hamelink concernant l'ambiguïté du phénomène de la globalisation. Dans son article récent «La «Globalisation» dans la pensée arabe contemporaine» (www.abedaljabri), il analyse d'abord les effets de la globalisation sur le niveau politique pour les mouvements islamiques et les mouvements nationalistes et de gauche de sa région:

      «Les mouvements islamiques, qu’ils soient modérés ou extrémistes, à l’Est ou à l’Ouest du monde arabe, considèrent “la globalisation” comme un obstacle à la création du “régime islamique” qu’ils espèrent mettre en place, si ce n’est comme une conspiration à l’encontre de ce régime. Ceci est compréhensible.

      Quant aux mouvements nationalistes et de gauche au Moyen Orient avec leur différence d’opinions, de degrés d’acceptation et d’influence, ils considèrent la globalisation comme incompatible avec les aspirations nationalistes arabes» (o.c.).

      Comme Hamelink, Abed Jabri constate les effets néfastes de la globalisation concernant l'économie et le pouvoir politique:

      «La première manifestation de la globalisation, de ce point de vue, est la concentration de l’activité économique, à l’échelle mondiale, entre les mains d’un groupe réduit de personnes, conduisant à la marginalisation ou même à l’élimination de tous les autres. Cette concentration de la puissance est fatalement accompagnée d’une disparité croissante, disparité entre les nations et à l’intérieur d’une même nation» (o.c.).

      Selon Abed Jabri la globalisation a effectuée «une idéologie claire qui s’appuie sur trois principes»:

      «1)‑ Démantèlement de l’Etat‑Nation et, par conséquent, du système mondial pour donner aux réseaux du capitalisme moderne et aux multinationales géantes le contrôle et la domination de tous les secteurs.

      2)‑ Utilisation de l’information et des moyens modernes de la communication dans la campagne de l’impérialisme culturel et de la “colonisation” de la pensée” en aliénant les “intellectuels” ( et spécialement les technocrates d’entre eux) et en les rattachant à un groupe limité de façon machinale créant un cercle de “dirigeants” qui détourne son attention de toute autre chose extérieure. Il devient alors une raison instrumentale. Ainsi dominera la philosophie de “l’intérêt nouveau” basée sur la création d’instruments théoriques capables de réduire les tensions et de résoudre les conflits en s’appuyant sur les solutions technologiques et informatiques sans se soucier des aspects humains et moraux.

      3)‑ Comportement inhumain avec le monde et avec les individus du monde entier régi par le principe de la “survie du meilleur”; le “meilleur” signifiant ici “celui qui réussit le mieux” à acquérir la fortune, l’influence, la puissance et la domination. Conformément à cette théorie, la “privatisation”, la “libre entreprise”, la concurrence etc, paraissent sous leur vrai aspect, c’est‑à‑dire comme idéologie qui encourage la marginalisation, l’exclusion et le renvoi d’employés selon le principe: “ plus de bénéfices, moins de salariés.”» (o.c.).

      Je ne veux pas aborder ici le problème oublié par mes protagonistes que le flux des capitaux spéculatifs empêche même la classe des «décideurs» mondiaux de plus en plus de leur pouvoir et les soumet à l'anarchie chaotique du hasard (je me limite ici donc à rendre la vision "tiers-mondiste" qui a influencé les élèves). Il est évident que Abed Jabri comme président d'organisations de nationalistes arabes base le garantie de son nationalisme forcément sur l'existence permanente de l'État-nation. Pourtant, il constate que cette garantie de l'État-nation (dont on peut douter s'il a atteint au Maroc vraiment sa forme adulte d'une société civique) se trouve détruit par les effets de l'idéologie la globalisation. Le résultat de cette destruction c'est un impérialisme sauvage, «le nouvel impérialisme de l’ère de la globalisation»:

      «Ainsi, la globalisation instaure-t‑elle idéologiquement à la place des frontières nationales, d’autres frontières, impérialistes et inhumaines, déterminées par les réseaux de l’hégémonie mondiale sur l’économie, les goûts et la culture.

      Dans le monde arabe, ainsi que dans la quasi‑totalité des pays qui aspirent à consolider les bases du développement dans un cadre étatique national, on perçoit la globalisation comme un phénomène ou tout développement s’opère au détriment de l’Etat et de la nation.

      La globalisation, de ce point de vue, signifie ou donne lieu à un transfert des fonctions de l’Etat et de son pouvoir dans les domaines économiques, de l’information et, par conséquent, politique et culturel à des organisations mondiales. De même que la privatisation consiste à céder la propriété de l’Etat à des particuliers, qui ne sont pas nécessairement à l’ère de la globalisation, des natifs du pays, mais sont et “doivent être” parmi les détenteurs d’un capital monétaire, sans nationalité précise.

      La globalisation semble alors viser trois cibles: le pays, la nation et l’Etat. Si nous éliminions ces trois entités, que restera‑t‑il à l’échelle nationale et internationale? (...) Il subsistera ce qui les remplacera tous: l’impérialisme mondial, le nouvel impérialisme de l’ère de la globalisation (...)» (o.c.).

      Résultat final de cette globalisation sera alors un déracinement sans frontières, des nations «sans mémoire et sans héritage»:

      «Le monde de la globalisation, selon cette perspective, paraît ainsi comme un monde sans pays, sans Etats et sans nations. C’est le monde d’organisations et de réseaux, le monde des “décideurs” qui agissent et de “ceux qui subissent” à savoir les consommateurs de produits alimentaires, de la conserve, de boissons, de photos, des “informations”, d’une myriade de vues et de sons véhiculés dans l’espace par les réseaux de communication et qui couvrent les secteurs de l’économie, de la politique et de la culture dans leur ensemble. C’est leur nouveau “pays”, celui qui ne se rattache ni à la géographie, ni à l’histoire; “ un pays” sans frontières, sans mémoire et sans héritage.» (o.c.).

      Bref, la conclusion de Abed Jabri c'est qu'avec la globalisation nous nous trouvons devant une catastrophe, c'est la dictature de l'impérialisme mondial qui détruit tant la démocratie que les droits de l'homme. Il s'agit d'une globalisation qui prend en main par intermédiaire de ses décideurs anonymes toutes les fonctions de l'état et de la politique:

      «La question qui se pose alors est: quel sera le rôle de la politique dans le système de la globalisation qui engloutit toutes les affaires qui incombaient à l’Etat. La globalisation ne s’oppose-t‑elle pas, sur toute la ligne, à toutes les devises qui appellent au respect des droits de l’homme, à l’établissement de la démocratie?

      Le fait est que si la politique consiste à gérer les affaires de l’Etat, la globalisation les engloutit. La globalisation signifie, tout d’abord, la levée des obstacles et des limites face aux sociétés, institutions et réseaux économiques et de l’information internationale afin de leur permettre d’exercer leur pouvoir avec leurs propres moyens et d’assumer le rôle de l’Etat dans les domaines de la finance, de l’économie, de l’information, etc. Les affaires et le rôle de l’Etat se trouvent ainsi réduits à la seule fonction de gendarme au sein du système de la globalisation lui‑même. Si les fonctions de l’Etat se réduisent à ce point, le champ d’action de la politique s’en trouve fortement amoindri. En effet, dans le système de la globalisation, le rôle de l’Etat, en tant que contrôleur et orientateur du secteur économique est réduit à zéro» (o.c.).

      Comme effet additionnel Abed Jabri s'étonne sur le phénomène hypocrite du moralisme au niveau politique (dont entre parenthèses, ne témoigne pas seulement la presse américaine mais aussi les médias dans les pays arabes):

      «Le plus étrange, en fait, c’est que l’absence de différence au niveau politique pousse les organisateurs des campagnes électorales à rechercher des faiblesses “morales” dans un monde ou la moralité n’a pas de place, un monde ou ‘la réussite” est la valeur suprême» (o.c.).

 

Le deuxième témoin du climat de malaise concernant l'image de la globalisation répandu dans les médias marocains, du climat qui a influencé fortement nos élèves, sera Mahdi El Mandjra. A l'occasion de la «49th Annual conférence of the U.K. Political Studies Association» il a présenté en 1999 une conférence sur le «Need for a Reglobalization of ‘Globalization’» (cf. www.elmandjra.org). Son website annonce en même temps qu'en l'an 2000 un livre apparaîtra de sa main sous le même titre.

      El Mandjra n'épargne pas de sa critique les États-Unis. Même concernant le moyen nouveau de la communication, le web, les États-Unis déterminent la signification sémantique de la notion «globalisation»:

      «A very rapid look at the web pages concerning “globalization” reveals a tremendous geopolitical and socio‑cultural gaps with respect to the origin, the language and the content of these sites. Over 90% of them originate from a single country. That is the communication side of globalization.

      On the Internet, a search on Alta Vista for “globalization” in March 1999  gave 149.760 web pages. The same search two months later, in May 1999, showed a jump to 280.170 pages» (o.c.).

      C'est une hégémonie mondiale et unilatérale qui est visée par la globalisation américaine:

      «Globalization in contemporary international politics requires a hegemony to facilitate homogenization and the development of a new caste system with different levels where the “have power” and “have‑not power” can communicate in accordance with unilaterally set rules in the “interest” of the whole» (o.c.).

      Également que les soi-disant fondamentalistes et la majorité de nos élèves interrogés, El Mandjra considère comme origine de l'impuissance des pays comme le Maroc, les pouvoirs occidentaux:

      «They have kidnapped the globe, militarized space, occupied countries, corrupted governments, bought the minds of quite a few members of the intelligentsia of the third world, paved the ground for take‑overs of a respectable proportion of public establishments by their multi‑national firms thus impoverishing national economies of the South and increasing socioeconomic inequalities, and they have provided undemocratic and unrepresentative governments with a life insurance against the will of their own people» (o.c.).

      Ce sont les organisations mondiales comme le IMF et la Banque Mondiale qui opèrent comme complices de l'impérialisme nouveau la dépossession de la population au tiers monde:

      «Just as “globalization” in the final analysis signifies unilateral “self‑appropriation”, “deregulation” has become a process whereby you “regulate”, often with the help of the International Monetary Fund and the World Bank, the dispossession of peoples with the connivance of a leadership which enriches itself collaterally.» (o.c.).

      El Mandjra nous explique clairement les raisons de son besoin pour une ré-globalisation:

      «What is being globalized without any doubt is poverty, social injustice, corruption, cultural alienation, limitations to freedom and civil rights. What room is left for democracy in such an inhospitable environment which is fashioned and maintained by a “lonely superpower” and its acolytes..? That is the global question which needs to be globalized» (o.c.).

      Cette globalisation ne reste pas sans effets néfastes pour les universités, aussi pour les universités occidentales:

      «Globalization has thus not only “deregulated” and “denormalized” (elimination of norms) it is also trying to “de‑academize” by commercializing the world of knowledge and research» (o.c.).

      On pourrait opposer contre ces messages négatifs que le charter des Nations-Unis garantit les droits de l'homme à tout le monde. Par contre, le collaborateur de l'Unesco constate:

      «Now, if we turn to the UN Charter, we discover that it has become a baroque document to be put in a museum so as to assist in research on the archeology of international relations».» (o.c.).

      Les idéaux du charter de l'ONU sont devenus des fossiles qui manquent la force pour les effectuer. La vraie crise de la globalisation actuelle touche selon El Mandjra les racines de l'existence humaine, la formation de la connaissance humaine au niveau épistémologique:

      «Globalization is to a great degree a neo‑totalitarianism in disguise. An epistemological question arises in this context as to how knowledge develops within a specific area or field, and how it is updated, renewed and accumulated. Is knowledge to be treated just like a consumable commodity with no consideration for its accumulative nature nor for its visionary function...? » (o.c.).

      La signification sémantique de nos paroles, énoncés et notions sont en cause. La globalisation la détourne en son contraire. Les bases de l'éthique sont également en cause: la dignité humaine devient une notion et valeur non existante:

      «Dignity has become a bad word because in globalizations you have to submit, you have to bow, you have to crawl to capital and to the new owners of the so‑called ‘global system’. We are facing a “semantic takeover” like some of the financial deals in the stock market. A takeover of a powerful word that is full of generosity, tolerance and universal love of the others and transform it completely to achieve the exact opposite.  Somebody said recently in France that “the next wars will be semantic‑”.  Imposing your concepts, language and definitions is one of the most effective ways of dominating the world.» (o.c.).

 

§3. La «globalisation» culturelle comme le contraire absolu de la «globalisation» politique et économique.(retour)

 

a. La «globalisation» culturelle en théorie: vers une uniformisation destructive ou des processus pluriels de fondamentalisation...? (Hamelink, Hamzawy et Castells).

 

Après cet aperçu général de la globalisation économique et sociale, le domaine culturel que nous venons d'analyser chez les jeunes Marocains nous oblige à comprendre plus en détail les effets de la globalisation sur leurs pratiques, attitudes et visions dans le contexte de leur culture quotidienne.

Les notions d'analyse concernant la globalisation économique que nous venons d'examiner, prétendent normalement couvrir également le domaine de la culture de notre enquête. Alors autant que le domaine économique, matériel et politique sera déterminé par les lois d'uniformisation, ces lois d'uniformisation déterminent également les données culturelles de différentes cultures.

Cees Hamelink, en évaluant les résultats de la globalisation culturelle, constate l'existence d=une homogénéisation culturelle inparable:

«The global proliferation of standardized food, clothing, music and television drama, as well as Anglo Saxon business style and linguistic convention, contribute to an unprecedented cultural homogenization» (Hamelink 1997).

Le même phénomène d'homogénéisation se déroule dans le «cyberspace» où le marché soi-disant libre réduit par son contrôle la pluralité des idées:


«It is particularly worrisome that any products in the public domain come under IPR protection once they have been incorporated into electronic databases. This opens the way for private businesses in effect to appropriate public information, which becomes a saleable commodity. In sum, the regime threatens to negate the possibilities that cyberspace offers for a new global forum, and to reduce this space to a marketplace where a controlled volume of ideas will be traded» (Hamelink UNRISD).

Le symptôme central de cette homogénéisation c'est le courant unilatéral des produits culturels et de l'information médiatique. Il s'agit d'un courant unilatéral du centre vers la périphérie:

«The global information system has resuited in a largely one-way flow of cultural products from the North to the South, a highly unequal distribution of in­formation resources across the world, and a rap­idly increasing gap between the "knows" and the "know-nots"» (Hamelink, o.c.).

La vision de Hamelink suppose donc l'existence d'un centre géographique tant pour l'économie et la politique mondiales que pour les produits et les processus culturels. Par contre - anticipant sur les analyses qui suivront - j'ose opposer à cette vision une vision probablement plus précise et plus concrète qui constate justement l'inverse de la conception de Hamelink:

«Processes of cultural globalization have no single geographic center. They are not based on a one‑sided flow of cultural commodities from somewhere to somewhere with a unifying or homogenizing impact worldwide» (Amr Hamzawy 1998).

Pour Hamelink la riche et plurielle identité des individus en tant que personnes prises dans le maillage de multiples liaisons et références politiques, religieuses et d'attachements locaux se trouve réduit à "un seul standard culturel", c'est à dire la pratique et la sémantique du «consommateur». La forme unique à travers laquelle le «consommateur» prend connaissance du monde, donc sa lecture du monde, c'est la publicité. Pour se rendre compréhensible pour le «consommateur» il faut donc égaliser et uniformiser toutes les données écrites - les écritures saintes aussi - en produits publicitaires et commercialisés. Le caractère spécifique de la publicité, son origine, son intention et objectif, c'est la vente. Je ne veux pas nier que la réification et la réduction de la personne humaine à sa fonction de «consommateur» abolissent par conséquent toutes les valeurs, sauf une qui reste d'importance primordiale: l'argent. C'est l'argent qui, pris en soi dans son rôle commercial, s'isole de ses fonctions humanitaires et s'identifie avec la corruption de l'humain (pour une analyse approfondie de pareille réduction de la valeur il faut relire le philosophe indispensable pour la compréhension de pareilles notions, Karl Marx, notamment dans le fameux premier chapitre des MEW 23):

«Global advertising proclaims a single cultural standard for world consumption and fulfills people's basic aspirations. The result, "fun shopping," becomes an essential cultural ac­tivity - or, as the bumper sticker says: "A women's place is in the mall." It subjects all the world's cultural differences to the domi­nance of a consumption-oriented lifestyle. People's fundamental cultural identity is to be a consumer - following the patterns within their group, organization, religion, clan, gang, school, or clique.  Global advertising teaches people around the world the values of materi­alism, the practices of consumerism, and the means of "belonging" through particular consumption behavior. These, in turn, emphasize the need for money, gained legitimately or not, so that corruption is encouraged» (Hamelink o.c.).


Je ne voudrais aucunement nier le fait que Hamelink traduise d'une façon juste la volonté de pouvoir des décideurs de la globalisation et les effets néfastes de leur intervention. Néanmoins, il faut se demander si ces décideurs sont les seuls qui déterminent le destin de la race humaine et s'il faut considérer toutes les réactions ethniques et fondamentalistes contre leur impérialisme comme des effets négatifs et impuissants. Est-ce qu'il ne manque pas chez le sociologue Hamelink une appréciation positive des réactions de la «périphérie»...?

Hamelink ne constate qu'une force de fragmentation conflictuelle et violente au travail, une balkanisation négative comme conséquence du consumérisme mondialisé. Il s'agit d'une réaction chaotique et négative de tribalisme, de nationalisme, de chauvinisme et de fondamentalisme. Malgré ses propres efforts dans ce sens, au moins dans les textes de ses articles cités ici, Hamelink n'ouvre nulle part l'espace d'une réaction constructive, l'espace pour l'existence d'une vraie alternative de la globalisation hégémoniale actuelle:

«The world's cultural environment - far from tending toward harmony and unity - remains a disorderly arrangement of homogenizing and fragmenting forces. Consumer globalization can lead to cultural balkanization. Along with "Disneyfication" and "McDonaldism" there is the revitalization of cultural nationalism in many countries, as people seek to maintain their languages, dress, entertainment, religion, and an independent media.

In response to the global spread of mo­dernity and its icons, ethnic identities are often redefined in very aggressive ways. The worldwide trend toward entrenchment into forms of tribalism is seen in growing ethno­centrism, nationalism, or religieus fundamen­talism. This tribalism not only rejects the values of modernity; it also promotes the pri­macy of values of collective belonging, racial and ethnic identity, national chauvinism, and religieus and moralistic revival - all in a con­servative reaction to unwanted change and often under the intense leadership of zealots» (Hamelink o.c.).

Cette analyse de Hamelink nous fait comprendre que la réaction à l'uniformisation, c'est la «balkanisation» et la «fondamentalisation» destructives des valeurs, des pratiques et données culturelles. Elles effectuent, il est vrai, le contraire de l'uniformisation et elles le font souvent d'une façon destructive. Cependant, ces réactions créent-elles donc uniquement un nouveau monde négatif, violent et conflictuel...? Est-ce que chez Hamelink nous n'aboutirons pas à un pessimisme sans issue qui néglige de prendre au sérieux l'autre côté de la médaille de la globalisation culturelle...?

Déjà El Mandjra observe que les décideurs se trompent, qu'ils sont aveuglés par leur arrogance, par ignorance innée et par négation des droits et valeurs humains des autres systèmes éthiques: «‘Globalization’ has come about and is nurtured by a cultural arrogance which originates from the ignorance or disregard of other value systems and of their right to existence.» (El Mandjra, o.c.).

L'arrogance et l'ignorance ne savent donc pas effacer l'existence réelle et positive des cultures en lutte contre les décideurs du centre et contre leur uniformisation. Cette perspective éclaircit selon moi une différence essentielle entre les porte-parole pessimistes en Occident - déçus après la disparition d'un centre politique alternatif depuis 1989 - et les habitants du tiers monde comme Abed Jabri et El Mandjra.

Je voudrais confronter la vision pessimiste de Hamelink avec d'autres visions qui considèrent tous ces symptômes justement comme le contraire de la négativité, donc comme des manifestations d'une volonté de résistance et comme le signe de formation de nouvelles communautés qui réalisent des valeurs supérieures à celle des décideurs de la globalisation au pouvoir.

Malgré leur vérité évidente, je voudrais approfondir les analyses telles que je les ai proposées jusqu'à maintenant. Appréhender le processus de la globalisation uniquement à partir du cadre de l'uniformisation et/ou la fragmentation ne produit selon moi que des constatations et des analyses assez superficielles.


J'entends proposer trois raisons qui contestent tant le pessimisme mentionné que ses constatations scientifiques:

 

1. Bien que ce genre d'analyses nous permette de connaître les tendances «fondamentalistes» des jeunes de notre enquête, il ne tient pas compte des travestissements, des réinterprétations, des «bricolages» que nous avons repérés comme caractéristique essentielle de la globalisation chez les élèves. Il faut donc qu'une analyse plus approfondie révèle que le processus de globalisation concernant les traditions et données des cultures spécifiques se déroule - pris en soi - d'une façon tout à fait différente.

Les expressions culturelles des humains n'ont pas le caractère d'objet réifié comme l'argent et comme le pouvoir politique en soi, mais elles incorporent finalement toujours des visions et images changeantes issues de leur personnalité individuelle et de leur personnalité de groupe. La globalisation de la culture mondiale se réalise donc à travers l'uniformité dans un processus de travestissement, de réinterprétation, de traduction spécifique sur tous les niveaux de la vie. C'est donc un processus contraire à celui des données matérielles dont l'aboutissement sera incertain.

2. Il est évident que la résistance contre l'aspect d'uniformisation culturelle trouve son fondement dans les cultures et modes de vie spécifiques. Bien que cette résistance soit montrée jusqu'à maintenant prépondéramment sous des formes modérées et pacifiques, on observe par contre de plus en plus la naissance d'une résistance violente contre cette uniformisation.

Comme l'a remarqué Manuel Castells ce sont paradoxalement les différents «fondamentalismes» - partie intégrale et militante des nouveaux projets d'identité - qui représentent par excellence la défense de la pluriformité. Ces «fondamentalismes» réagissent contre l'abolition des normes et valeurs par la globalisation en instaurant parmi d'autres un nouveau projet de la mémoire historique. Ce projet «fondamentaliste» évite la crise profonde des institutions de la société civile en érigeant - malgré le défaut de certains anachronismes - une base de structure sociale nouvelle dans l'espace, le temps et la technologie actuels à la mesure de l'époque de la globalisation:

«These identity projects emerge from communal resistance rather than from the reconstruction of institutions of civil society, because the crisis of these institutions, and the emergence of resistance iden­tities, originate precisely from the new characteristics of the network society that undermine the former and induce the latter. Namely, globalization, capitalist restructuring, organizational networking, the culture of real virtuality, and the primacy of technology for the sake of technology, the key features of social structure in the Information Age, are the very sources of crisis of state and civil society as consti­tuted in the industrial era. They are also the forces against which communal resistance is organized, with new identity projects poten­tially emerging around these resistances. Resistance and projects contradict the dominant logic of the network society by engaging defensive and offensive struggles around three foundational realms of this new social structure: space, time, and technology.

The communes of resistance defend their space, their places, against the placeless logic of the space of flows characterizing social domination in the Information Age. They claim their historic memory, and/or affirm the permanence of their values, against the dissolution of history in timeless time, and the celebration of the ephemeral in the culture of real virtuality. They use information technology for people's horizontal communi­cation, and communal prayer, while rejecting the new idolatry of technology, and preserving transcendent values against the decon­structing logic of self-regulating computer networks» (Castells II, p. 358).


3. Finalement il faut constater que la structure en soi des relations interculturelles au cours de la phase de globalisation comme également leur image reflétée dans les médias, engendrent une interaction compliquée et réciproque qui est loin de se conformer à l'égalisation nivelée. Dans par. 3c j'entends commenter en détail un exemple médiatique de ce phénomène présenté par Amr Hamzawy.

 

Cees Hamelink délimite sa position de celle des chercheurs comme Manuel Castells en référant au mouvement d'anti-globalisation des dernières années (dans une esquisse d'un article offert à l'auteur). Sur la base de cette coalition multicolore dans les rues de Seattle il conclut:

«It may therefore more adequate to refer to their protest as a denunciation of a specific type of globalisation: the neo-liberal globalisation-from-above that is market-centred. In fact the movement proposes a different humanitarian form of globalisation-from-below that is people-centred». 

La différence entre la vision de Hamelink et celle de Castells se fonde en définitive sur une vision différente concernant le cours de l'histoire mondiale: la présence d'une continuité (Hamelink) ou d'une discontinuité (Castells) dans l'évolution historique. Bref, il s'agit de la différence entre la possibilité des réformes ou la nécessité d'une révolution radicale. La thèse de la continuité historique résulte chez Hamelink d'un calendrier qui envisage des changements multiculturels à réaliser dans le proche avenir. Notamment les exigences de Hamelink à l'égard des programmes universitaires concernent les insurmontables barrières auxquelles mon étude a été constamment confrontée:

«The concept "globalisation" could be used to represent the aspiration of a world community that respects the universal standards of fundamental human rights and is characterised by a sensitivity to the need of global solidarity and an acceptance and mutual recognition of socio‑cultural differences. This aspiration requires the worldwide development of a human rights culture. This is a tall order. We have to learn to become global citizens. People around the world need to learn the sensitivity for living in a multicultural arena. Global citizenship does not come with our genetic structure but needs extensive training. Global citizenship implies knowledge about the world that is different from what today's mass media and educational systems offer.

Our educational systems pose formidable obstacles because of the highly specialised, fragmented, piece‑meal approaches to knowledge. Our current university systems go a long way discouraging any unconventional, multidisciplinary exploration. Multidisciplinarity which would be prerequisite to any attempt at global understanding and knowledge, remains an adhortation in numerous academic memoranda. In reality, most universities do not train students to speak the language of sciences other than those they study».

Pourtant l'abolition actuelle de l'université comme centre de formation de l'«homme universel» - idéal de la Renaissance et des Lumières selon l'exemple de Kant et von Humbold -, sa mise à la disposition des besoins des hommes d'affaire, sa transformation commerciale en école professionnelle font l'impasse sur les réformes désirées mentionnées ici par Hamelink. En outre, au niveau politique et culturel l'orientation du monde arabe - sujet de notre étude - diffère trop radicalement de celle de l'Occident pour que les désirs de Hamelink soient remplis. Les chercheurs arabes mentionnés constatent tous l'impossibilité d'une réconciliation avec l'Occident en forme d'une réforme graduelle. Les désaccords de la conférence mondiale de Durban sur le racisme (septembre 2001) semble donner raison à ceux-ci. C'est la raison pour laquelle la vision de Castells semble actuellement plus conforme à la réalité.

 


b. La révolution culturelle des exclus fondamentalisés:

«the exclusion of the excluders by the excluded» (Manuel Castells).

 

Manuel Castells dans la partie II, The Power of Identity et la partie III, End of the Millennium de son livre The Information Age: Economy, Society and Culture (Oxford, 1998), analyse les effets de la globalisation sur les mouvements d'identités nationales, régionales et locales. Ces mouvements sont le résultat des tensions sociales, culturelles et politiques causées et aggravées par le processus de la globalisation.

Selon Castells il ne s'agit pas - au moins en principe - d'une réaction négative et désespérée de la part des exclus de la périphérie de la globalisation. Castells rejette donc la vision prépondérante chez Hamelink et les auteurs marocains qu'il s'agit de la part des mouvements ethniques et fondamentalistes d'un renforcement d'un processus d'isolation et de fragmentation. Alors, qu'il s'agit des mouvements violentes mais en face de la globalisation du centre d'une résistance au fond impuissante.

La thèse de Castells pose qu'à l'époque informatisée actuelle nous sommes entrés dans une nouvelle phase de l'histoire mondiale, et qu'il faut donc situer les mouvements mentionnés dans ce contexte changé qui est tout à fait différent de la phase historique précédente. Selon Castells il faut considérer le spectacle d'anarchisme que montre ces mouvements sociaux actuels, comme un monde périphérique à la recherche et en marche vers de nouveaux ensembles de signification de valeur et vers la formation de nouvelles communautés culturelles. Il s'agit de mouvements cristallisés autour des identités de religion, d'ethnicité et de nationalisme qui ont reçu une fonction nouvelle, celle de la défense de la personne et des groupes exclus, par conséquent d'une résistance efficace contre la violence de la globalisation imposée par le centre:

«Thus, I formulate the hypothesis that ethnicity does not provide the basis for communal heavens in the network society, because it is based on primary bonds that lose significance, when cut from their histori­cal context, as a basis for reconstruction of meaning in a world of flows and networks, of recombination of images, and reassignment of meaning. Ethnic materials are integrated into cultural communes that are more powerful, and more broadly defined than ethnicity, such as religion or nationalism, as statements of cultural autonomy in a world of symbols. Or else, ethnicity becomes the foundation for defensive trenches, then territorialized in local communities, or even gangs, defending their turf. Between cultural communes and self­defense territorial units, ethnic roots are twisted, divided, reprocessed, mixed, differentially stigmatized or rewarded, according to a new logic of informationalization / globalization of cultures and economies that makes symbolic composites out of blurred identities. Race matters, but it hardly constructs meaning any longer» (o.c. 59).

Contrairement au facteur négatif du racisme, par une transformation créative le nouveau phénomène de l'ethnicité élabore finalement son identité positive insérée dans l'ensemble des principes de la religion, du nationalisme et du genre:

«Ethnicity has been a fundamental source of meaning and recognition throughout human history. It is a founding structure of social differentiation, and social recognition, as well as of discrimination, in many contemporary societies, from the United States to Sub-Saharan Africa. It has been, and it is, the basis for uprisings in search of social justice (...) I contend that while race matters, probably more than ever as a source of oppression and discrimination, ethnicity is being specified as a source of meaning and identity, to be melted not with other ethnicities, but under broader principles of cultural self-definition, such as religion, nation, or gender» (o.c. 53).


Des communautés sur la base d'ethnicisme ou de religion se développent en réaction à la globalisation. Sur la base de ces principes des groupements créent une alternative de solidarité contre l'individualisme des riches et puissants décideurs qui mènent dans la phase actuelle de la globalisation:

«For those social actors excluded from or resisting the individual­ization of identity attached to life in the global networks of power and wealth, cultural communes of religious, national, or territorial foundation seem to provide the main alternative for the construction of meaning in our society. These cultural communes are character­ized by three main features. They appear as reactions to prevailing social trends, which are resisted on behalf of autonomous sources of meaning. They are, at their onset, defensive identities that function as refuge and solidarity, to protect against a hostile, outside world. They are culturally constituted; that is, organized around a specific set of values whose meaning and sharing are marked by specific codes of self-identification: the community of believers, the icons of national­ism, the geography of locality» (o.c. 65).

En outre, supposer que les communautés ethniques et religieuses sont des «communautés imaginaires» (comme le propose Benedict Anderson), des instruments idéologiques au service des appareils de pouvoir conduirait à un malentendu. Non, la langue ethnique et religieuse sert les marginalisés comme moyen de résistance culturelle:

«If nationalism is, most often, a reaction against a threatened autonomous identity, then, in a world submitted to cultural homogenization by the ideology of modernization and the power of global media, language, as the direct expression of culture, becomes the trench of cultural resistance, the last bastion of self-control, the refuge of identifiable meaning. Thus, after all, nations do not seem to be "imagined communities" constructed at the service of power apparatuses. Rather, they are produced through the labors of shared history, and then spoken in the images of communal languages whose first word is we, the second is us, and, unfortunately, the third is them» (o.c. 52).

L'ethnicité et la religion instaurent des communautés de transformation sociale qui peuvent êtres les sources les plus importantes du changement social pendant l'époque de la globalisation. Ces corps sociaux résistent à l'effacement des valeurs traditionnelles et sociales par la globalisation. Les identités de résistance que nous avons constatées chez les jeunes Marocains, «ne sont pas limitées aux valeurs traditionnelles», nous assure Castells.

Pourtant, le résultat final de ce processus n'est pas sûr, et en tant que «fondamentalisme», ces communautés risquent toujours de créer un enfer d=huis clos:

«However, we have also observed the emergence of powerful resis­tance identities, which retrench in communal heavens, and refuse to be flushed away by global flows and radical individualism. They build their communes around the traditional values of God, nation, and the family, and they secure the enclosures of their encampments with ethnic emblems and territorial defenses. Resistance identities are not limited to traditional values» (o.c. 356).

«­Religious communes may develop into religious fundamentalist movements aimed at re-moralizing society, re-establishing godly, eter­nal values, and embracing the whole world, or at least the nearby neighborhood, in a community of believers, thus founding a new society» (o.c. 357).


«It is possible that from such communes, new subjects - that is collec­tive agents of social transformation - may emerge, thus constructing new meaning around project identity. Indeed, I would argue that, given the structural crisis of civil society and the nation-state, this may be the main potential source of social change in the network society. (...) The emergence of project identities of different kinds is not a historical necessity. It may well be that cultural resistance will remain enclosed in the boundaries of communes. If this is the case, and where and when this is the case, communalism will close the circle of its latent fundamentalism on its own components, inducing a process that might transform communal heavens into heavenly hells» (o.c. 67).

Castells affirme que les «fondamentalismes religieux» jouent un rôle dans l'alternative de la globalisation centralisée, donc dans les mouvements sociaux nouveaux décentralisés et protestataires qui se battent contre la domination par les décideurs. Ces mouvements sociaux nouveaux produisent et distribuent au niveau de l'échange planétaire leurs codes culturels nouveaux:

«However, the second and main agency detected in our journey across the lands inhabited by social movements, is a networking, decentered form of organization and intervention, characteristic of the new social movements, mirroring, and counteracting, the networking logic of domination in the informational society. This is clearly the case in the environmen­talist movement, built around national and international networks of decentralized activity. But I have also shown this to be the case among women's movements, insurgents against the global order, and reli­gious fundamentalist movements. These networks do more than organizing activity and sharing information. They are the actual produ­cers, and distributors, of cultural codes. Not only over the Net, but in their multiple forms of exchange and interaction. Their impact on society rarely stems from a concerted strategy, masterminded by a center» (o.c. 362).

Dans la partie III de son livre, Rise of the Fourth World, Castells accentue l'importance de ces codes culturels nouveaux. Ces luttes culturelles décident de l'hégémonie de pouvoir. Il s'agit de la reconstruction d'une alternative de valeurs et de croyances totalement différentes de celles du règne de l'hégémonie existante. Les «fondamentalismes religieux» utilisent la technologie pour créer cette alternative radicale:

«Cultural battles are the power battles of the Information Age. They are pri­marily fought in and by the media, but the media are not the power-holders. Power, as the capacity to impose behavior, lies in the networks of information exchange and symbol manipulation, which relate social actors, institutions, and cultural movements, through icons, spokespersons, and intellectual amplifiers» (o.c. III 348).

«In the Information Age, the prevailing logic of dominant, global networks is so pervasive and so penetrating that the only way out of their domination appears to be out of these networks, and to reconstruct meaning on the basis of an entirely distinct system of values and beliefs. This is the case for communes of resistance identity I have identified. Religious funda­mentalism does not reject technology, but puts it at the service of God's Law, to which all institutions and purposes must submit, without possible bargaining. Nationalism, localism, ethnic sepa­ratism, and cultural communes break up with society at large, and rebuild its institutions not from the bottom up, but from the inside out, the "who we are" versus those who do not belong» (o.c. III 351).

Les «fondamentalismes religieux soit identitaires» déterminent grandement les sociétés des pays non-occidentaux. Il n'y a pas moyen de réduire leurs structures sociales à celles de la globalisation existante:


«The strength of identity-based social movements is their autonomy vis à vis the institutions of the state, the logic of capital, and the seduc­tion of technology. It is hard to co-opt them, although certainly some of their participants may be co-opted. Even in defeat, their resistance and projects impact and change society, (...) Societies of the Information Age cannot be reduced to the structure and dynamics of the network society. Following my scanning of our world, it appears that our societies are constituted by the interaction between the "net" and the "self," between the network society and the power of identity» (o.c. III 353).

Les «fondamentalismes religieux soit identitaires» - dont nous avons retrouvé les témoignages chez les jeunes Marocains - représentent les pouvoirs qui forment une alternative menaçante et parfois violente contre la globalisation du statu quo, contre la globalisation en forme d'hégémonie économique et culturelle de l'Occident. Il est évident que ces «fondamentalismes» anti-occidentaux incorporent «l'exclusion par les exclus de ceux qui excluent»:

«There is another reaction against social exclusion and economic irrelevance that I am convinced will play an essential role in the twenty-first century: the exclusion of the excluders by the excluded.

Because the whole world is, and will increasingly be, intertwined in the basic structures of life, under the logic of the network society, opting out by people and countries will not be a peaceful withdrawal. It takes, and it will take, the form of fundamentalist affirmation of an alternative set of values and principles of existence, under which no coexistence is possible with the evil system that so deeply damages people's lives. As I write, in the streets of Kabul women are beaten for improper dress by the courageous warriors of the Taliban. This is not in accordance with the humanistic teachings of Islam. There is however (...) an explosion of fundamentalist movements that take up the Qu'ran, the Bible, or any holy text, to in­terpret it and use it, as a banner of their despair and a weapon of their rage.

 Fundamentalisms of different kinds and from different sources will represent the most daring, uncompromising challenge to one-sided domination of informational, global capitalism. Their potential access to weapons of mass extermination casts a giant shadow on the optimistic prospects of the Information Age» (o.c. III 354).

Sans parler du fait que la globalisation culturelle diffère déjà de la globalisation politique et économique à cause du manque d'un centre géographique culturel, je voudrais conclure sur la base des thèses de Manuel Castells, que la «globalisation» culturelle vu ses potentialités doit être considérée comme le contraire absolu de la «globalisation» politique et économique. Les traditions et les cultures spécifiques paraissent offrir aux pauvres et marginalisés les armes par excellence de leur résistance contre l'oppression planétaire.

Conformément à la conclusion de Manuel Castells, les «fondamentalismes» de l'orientation de nos jeunes Marocains interrogés «représentent le défi le plus osé, sans compromis à la domination du capitalisme informatique mondial» et au matérialisme propagé par l'hégémonie économique de l'Occident. Vu les résultats de l'enquête, il me semble donc juste de situer le mouvement contestataire et religieux des jeunes Marocains dans les mouvements anti-globalistes actifs par exemple à Seattle et aux Gênes (2001). 

Dans ce sens il faut considérer les phénomènes de la cocacolanisation et de la hamburgerisation mondiales comme des phénomènes superficiels et accidentels ne jouant qu'à la surface visible de ce qui se passe véritablement en profondeur dans l'orientation de la culture mondiale et régionale.

En dessous de ces adaptations à la domination de l'économie globalisée et en dessous des mimétismes adaptés «à la domination du capitalisme informatique mondial», la culture des pays non-occidentaux cherche son alternative. Pourvue au moins d'une tradition de culture originelle et vivante, elle manifeste indubitablement une résistance forte contre cette hégémonie de la modernité des riches. Comme le montrent les réponses des élèves il n'y existe aucune garantie que cette résistance sera pacifique et sans «terrorisme» dirigée contre l'Occident.


Dans le cas où une tradition de culture originelle a été grandement absente - comme dans certains régions d'Afrique noire où la culture d'origine a été effacée ou a disparu, en tout cas trop faible pour constituer une identité militante - la population tombe sans défense en proie à l'hégémonie de la globalisation économique. Dans ces cas d'absence de résistance culturelle, les processus de la corruption et de la dégradation humaine ne trouvent aucun frein en normes ou valeurs de la nation et les suites en sont catastrophiques. Une identité nationale qui ne transcende pas sa phase folklorique devient une raison de plus pour son intégration et abolition comme valeur d'échange dans le processus de la commercialisation mondiale. Elle devient tout égale aux identités commercialisées propagées par les affairistes dont notamment nos jeunes sont déjà tombées victimes.

Le paragraphe suivant étudiera en détail cette disparité et même cette contradiction entre l'économie exploitatrice et le dynamisme culturel, propriété inaliénable d'une identité en lutte, lutte qui a actuellement lieu au niveau mondial. J'étudierai ce contraste pour mieux comprendre la situation compliquée et l'impasse devant laquelle se trouvent les élèves de notre enquête.

Il serait vain de faire appel aux jeunes Marocains de notre enquête en tant qu'habitants d'un pays périphérique et membres d'une culture marginalisée au niveau mondial, pour s'intégrer dans, ou s'assimiler à la culture et l'économie de la globalisation actuelle. Pour affronter les risques de pareille destinée, nos jeunes ne disposent ni des moyens matériels ou politiques, ni de la reconnaissance culturelle et religieuse de leur propre identité historique. Cette reconnaissance leur fait défaut aussi bien de la part du monde internationale globalisé que de la part de leurs propres autorités nationales.

Pourtant, l'importance des analyses de Manuel Castells, est due au fait qu'elles nous esquissent une méthode positive d'apprécier les données de notre enquête. Castells nous offre une méthode positive d'apprécier la volonté des jeunes Marocains de se distancier de l'Occident et de son contexte de marché commercialisé de tous les produits de la vie. Manuel Castells nous procure une légitimation pour constater sur place chez les jeunes Marocains la création d'une alternative mondialement valable pourvue de leurs valeurs et normes spécifiques.

 

c. La «globalisation» culturelle en pratique: les images des exclus et de ceux qui excluent.

La déconstruction par Amr Hamzawy d'une affaire d'amour transculturelle (celle de Lady Diana et Doudi al‑Fayed).

 

Malgré les constatations théoriques, la question reste, comment se figurer concrètement ce processus de résistance et de défense des cultures, comment se passe dans les médias du tiers monde le jeu ambigu et hybride de l'acceptation et/ou rejet d'autres cultures, bref le processus interculturel comme nous l'avons rencontrés chez les jeunes Marocains...?

Il est devenu évident que les réponses des élèves de l'enquête sont des témoignages de leur volonté de garder intactes leur propre culture et personnalité. Pourtant, nous avons dû constater que, surtout à notre époque de changements rapides de la tradition vers la modernité, les jeunes font appel à des solutions ambivalentes de «bricolage», de travestissement et de réinterprétation personnalisée pour exprimer leur impasse culturelle. Nous avons retrouvé dans les résultats de l'enquête la formation de l'imaginaire des jeunes à l'égard d'un Occident «diabolisé». Puis, nous avons repéré les différents facteurs qui mènent à cette image plus ou moins «déformée», déformée du moins selon le jugement occidental établi.


      Pourtant, afin de comprendre les attitudes de nos jeunes Marocains, pour se former une idée de leur occidentalisme, le lecteur aura besoin d'un cas exemplaire qui montre clairement comment ce processus ambivalent de désir d'authenticité traduit en adaptation à et/ou rejet de l'Occident - des réactions tout à fait opposées - se déroule concrètement et en détail aux niveaux différents de la conscience individuelle et nationale. J'ai trouvé une analyse qui distingue les différentes phases de ce processus de globalisation en traitant une affaire sensationnelle dans les médias des pays arabes qui concerne directement leur relation avec l'Occident. Malgré le fait qu'il s'agit d'un simple «fait divers» sensationnel, il ne faut pas sous-estimer que cet exemple nous permet d'étudier en toute clarté les lois fondamentales de la globalisation culturelle.

Dans ce cas je réfère aux thèses traitées dans mon introduction (par exemple la thèse de Edward Said) selon lesquelles que non seulement l'opinion publique reflétée dans les médias mais aussi l'analyse scientifique de l'Occident «universaliste» se trouvent également soumis aux déformations dites «orientalistes» (Said 1978, 1981 et 1988). Semblablement on pourrait appeler les déformations de la part de nos jeunes Marocains, des «occidentalismes». Les «orientalismes» et «occidentalismes» sont - comme nous avons déjà remarqué - impliqués dans le processus culturel de la globalisation actuelle et à l'ordre du jour du débat international.

Il faut constater qu'également le phénomène humain de la religion est soumis à cette «subjectivité» et ne pourrait jamais être étudié dans des conditions «objectives» sans tenir compte du contexte «orientaliste» ou «occidentaliste». Sauf si le scientifique isole l'objet de son étude en le localisant dans une métaphysique céleste (des énonciations divines ou des idées dans la tête d'un `alim) où la religion existe dans une condition de vérité scientifique absolu et irréfutable. Du moins si on localise les religions sur terre, avec une existence réelle parmi les humains, cette vérité de la foi reflétée dans les énoncés que les scientifiques et les croyants se permettent, elle aussi apparaît comme une réalité soumise aux même lois de la globalisation culturelle comme le prouve l'exemple suivant. Si on prend l'exemple au sérieux, il s'agit donc en ce qui concerne cette démarche d'une transgression de la prescription qu'il n'est scientifiquement pas permis d'identifier les expressions de l'islam réellement existant avec celui des islamologues et oulémas, même si les deux pôles se réfèrent à l'un l'autre.

Pour montrer cette déconstruction du quotidien arabo-islamique je désire citer - avec l'autorisation personnelle de l'auteur - quelques pages lucides d'Amr Hamzawy (Free University of Berlin). Hamzawy traite de la déconstruction arabo-islamique de l'imagination dans la presse d'un rêve romantique, celui de Lady Diana et Doudi al‑Fayed. Il s'agit d'une publication sur le web de la «Fourth Nordic conference on Middle Eastern Studies, Oslo, 13‑16 August 1998, The Middle East in globalizing world», sous le titre: «Processes of local deconstruction of global events, news, and discursive messages: case studies from Egypt» publiée par Utvik (London 2001).

L'analyse d'Amr Hamzawy se fonde sur une abondance de sources arabes: «A quick glance at a few headlines of the analyzed 900 articles and commentaries which were published in the period between the 10th of August and the 18th of September 1997 in 33 different newspapers, weeklies and magazines would suffice to point out the major lines of argumentation in each of the three phases. The analyzed articles were published in the daily newspapers; al‑Ahram, al‑Akhbar, al‑Masa', al‑Ahram al‑masa'i, al‑Wafd, as‑Sha'b and al‑Gumhuriya, the weeklies; al‑'Alam al‑yaum, al‑Usbu', al‑Kifah al‑'arabi, al‑Maidan, al‑Watan al‑'arabi, Saut al‑Umma, al‑Ahali, al‑Ahram al‑'arabi, al‑Hayyat al‑masriya, as‑Siyasi al‑masri, al‑'Arabi, ad‑Dustur and al‑Ahrar, and the magazines 'Aqidati, al‑Magalla, al‑Wasat, al‑Haqiqa, Ruz al‑Yusuf, Akhir Sa'a, Sabah al‑Khair, al‑Ida'at wa at‑Tilifisyun, Nisf ad‑Dunya, Hawa', al‑Kawakib, al‑Musawwar and Uktubar».


Amr Hamzawy nous avertit d'abord sur le danger d'appliquer nos notions courantes occidentales de la modernité et de la tradition aux phénomènes du Moyen Orient (je réfère à mes propres remarques sur leur dichotomie dans l'Introduction):

«Conceptual constructions of authenticity and cultural‑historical heritage are generally put in a contradictory or dichotomous relation to modernity, although they share with it a number of philosophical and sociological propositions which are centered around the question of how to bring modern man and modern society into a true position toward history. One can argue that this dualistic understanding is related to a dominant Western tradition which constructs modernity against history by means of a conceptual reconstruction of the development of the necessary preconditions of modernity using the methodological concept of ideal types. Modernity is seen here in terms of a fundamental break with its historical antecedents as well as with history as such: In other words, modernity has a position of uniqueness in history. In this context, the universal movement of history is conceived as a process of disenchantment from traditions and religions, a process of continuous secularization».

 

Il va sans dire que pareils mécanismes médiatiques décrits par Amr Hamzawy se passent également dans la presse marocaine et ont influencé grandement l'imaginaire de nos élèves. On pourrait même supposer que pour une grande partie ces jeunes ont participé à pareil processus collectif qui a laissé des traces dans leur mémoire avec comme résultat leurs réponses à l'enquête.

Amr Hamzawy distingue différentes phases dans le discours occidentaliste de la presse égyptienne. Il s'agit de phases temporelles articulées, d'un côté selon le degré de l'acceptation ou du rejet de la part de l'Occident, de l'autre côté selon le degré de la confirmation ou négation de l'identité propre de l'Égyptien:

«The universalized love affair between Diana and Doudi, the son of the famous Egyptian businessman Muhammad al‑Fayed, led to a highly emotional and intensive coverage in the Egyptian press throughout the two months of July and August 1997, motivated by the fact that one of the protagonists is partially of an Egyptian origin. I would argue that quite apart from their political orientation and the profile of their respective print media, writers and journalists articulated a three‑phase explanatory discourse which gained amazing credibility in the Egyptian public sphere. These three phases with their respective discursive constructions, categories, and causalities can be distinguished as follows:

 

[1] The romantic phase which lasted till the shock of Paris on the 31st of August,

[3] the phase of formulation and propagation of different conspiracy theories after the death of Diana and Doudi, and

[4] the phase of nationalistic and religious oriented local introversion».

 

Il me paraît préférable de parler de quatre phases de cet occidentalisme de la globalisation en y ajoutant:

[2] la phase des réactions sur le racisme occidental dans la presse de boulevard britannique.

Pour observer facilement les quatre phases mentionnées par Amr Hamzawy, j'ai mis dans le texte suivant certains passages en italique ou en gras et pourvu d'un nombre entre parenthèses (comme je l'ai fait dans le dernier paragraphe ici en haut):


«At the beginning of the coverage the romantic aspect of the relationship between Diana and the Oriental dream prince Doudi was overemphasized. One encounters headlines such as 'The realization of a romantic dream: Diana and Doudi get married by the end of September.' In spite of the then well known 'racist' campaign against the Fayeds in the British yellow press, producers of the local discourse went on investing a whole range of future hopes in the love affair and creating an ideal picture out of Diana and Doudi in which both of them were actually substituted by the Occident and the Orient subsequently.       However, this 'historic' optimism came to a brutal end with their sudden death. Across the press landscape we find feelings of bitterness and despair, and attempts to explain the dramatic change with the help of the traditional causalities and explanation frameworks within the Egyptian and Arab popular culture. Both trends were reflected in headlines such as 'The anti‑Arab racism is responsible for the death of Diana and Doudi', 'Diana was killed because of her love for an Egyptian', 'Diana died as a Moslem woman', 'Is Queen Elisabeth responsible for the death of Diana and Doudi?', and 'Did the British secret service kill Diana and Doudi?' Reading such headlines one gets the impression that a certain hysterical condition took over the minds of the Egyptian public sphere and got out of control.

Less than two weeks after their death, the local traumatic experience and the psychic crisis seemed to have been forgotten and a process of nationalist and religious motivated 'Back to The Roots' was initiated. Thus the observer encounters headlines such as 'God's mercy for Diana and Doudi', or in the form of a request addressed to the Moslem community 'Recite al‑fatiha (the first seven verses of the holy Koran) for Diana and Doudi'. In a collective letter addressed to Muhammad al‑Fayed he was asked to leave Britain, return to his homeland, and invest his wealth in developing Egyptian society and the economy as a first step in preparing a new, but supposedly final confrontation with the racist West. The journalists wrote: 'The racist Englishmen killed your son. They never respected your great economic and political role. Return back to your country and regain your dignity as an Egyptian.'

 

[1] During the first phase of the press coverage the love affair was locally interpreted as a symbolic Western acceptance of Egypt, the Arab world and even the whole Moslem world. Egyptian journalists expected that a local figure would finally be treated positively in the Western press. The romance between the European princess and the Oriental sunny boy evoked hopes for a better understanding and a positive relation between the Occident and the Orient which could, according to local perception, be established on mutual respect and cross‑cultural sensibility. Behind this interpretation was the belief that the 'love alliance' would lead to major changes in the British policy toward ethnic and religious minorities (more tolerance) as well as in foreign policy toward the Arab‑Moslem world and the Palestinian problem (more sensitivity for Arab demands and Moslem hopes).


This ensemble of hopes projected into the love affair led to the articulation of a different attitude toward the cultural‑religious Other, the Christian West. On the contrary, to the predominant exclusionist mode of perception and interaction between the Self and the Other [in two cases analyzed previously by Amr Hamzawy, R.H.], was added the emergence of a positive local presentation of the subjects and symbols of the Other and a Western‑adjusted presentation of local figures which aimed at maximizing the possibilities of the 'historic reconciliation' between the Occident and the Orient. Both protagonists, Diana and Doudi, were deconstructed and reconstructed in a manner conforming to Egyptian traditions and religious oriented perceptions of female‑male relationships. The aspect of the non‑marital sexual relationship, the fact that they were neither married nor engaged when their affair became public, normally grounds for condemnation in an Islamic dominated setting, was deliberately ignored. Since this aspect was, however, well known in the local context, several journalists reacted by spreading the rumor that the lovers were planning to get married soon. Contrary to earlier commentaries in the Egyptian press on the private life of Diana in which her affairs and scandals were negatively discussed, it seemed as if the journalists had suddenly discovered her worldwide humanitarian initiatives and her inner goodness. Her private crises were reinterpreted as bad luck and/or tragic destiny since childhood.

Complementary to these efforts, the Egyptian actors, Doudi al‑Fayed and his family, were partially authenticated, kept, however, their appreciated Western identity in this phase. This meant that as locals who had lived for decades in the Western diaspora they gained even in linguistic terms, a newly invented Egyptian, Arab and Moslem identity. Since the invention of the authentic Fayed‑identity was accomplished in such a creative way, it is worth describing it here in detail. The grandfathers of the Fayeds were discovered as great leaders and fighters of the national independence movement throughout the 19th and 20th century. Doudi's father, Muhammad al‑Fayed, was depicted as a modern Egyptian Pharaoh who had never ignored his origins, had kept in contact with remaining relatives in Alexandria, and had always tried both morally and financially, to help his diasporic fellow countrymen and brothers in Islam to cope with the entirely different living conditions in the West. The emphasis on firstly his alleged yearly pilgrimage to the holy places of Islam and the Islamic architecture and decoration of his palaces in Europe was meant to project the first indications of an authentic religious identity besides the already established national one. Whereas Doudi was postulated as a modern Arab hero who possessed both the sensuality and charm of the Orient and the rationality of the Occident. Stressing these specific qualities of both cultures can be actually interpreted as an implicit local acceptance of the classic Western perception of the Self and the Arab‑Islamic Other. I would argue that this attitude symbolizes an attempt to get discursively closer to the West on any terms in order to protect the imagined historical chance.

 

[2] However, as the negative campaign against the Fayeds in the British yellow press became known, the maximization of the romantic dream in the form of a possible alliance between the Christians and the Moslems was given up, the category of the Other was immediately reactivated. Emancipated from this projected inter‑cultural alliance, both figures, Diana and Doudi, were partially purified from certain Western attributes and consequently locally integrated. In this context, three central tendencies can be identified:

Firstly, the origins and contemporary articulation of the ideology of racism were localized in the history and geography of the cultural‑religious Other. The traumatic experiences of the colonial era, the Arab‑Israeli conflict, and the recent second Gulf war were quickly reloaded. The West was discredited for being essentially materialist, anti‑religious, and anti‑Arab. This change in local perception was reflected in several fine nuances in the press coverage such as the explanation of the British authorities' refusal to give Muhammad al‑Fayed British citizenship as being proof of wide‑ranging racist attitudes in the West.


Secondly, the local construction of the global figure Diana assumed new dimensions. A journalistic rumor that she converted to Islam did the rounds in Egypt. The alleged conversion was propagated as a conscious decision by Diana to save herself from the materialist West. The testimony of an unknown Pakistani imam was instrumentalized in this context as neutral and credible confirmation. He is supposed to have said that Diana informed him as early as 1991 about her decision to convert to Islam and revealed to him that she was waiting for the 'right man' to guide and protect her on this difficult path. Hence a new religiously connoted historical mission for Doudi was automatically established and compensated locally for the loss of the dream of historical reconciliation with the West. Complementary to the religious assimilation of the global figure, nationalist and traditional modes of absorption were developed. Several writers asserted that Diana was planning to leave Great Britain after her marriage with Doudi and move to Egypt, whose civilization and culture she appreciated. A few others went a step further and claimed that she would disappear from public life after the honeymoon and spend the rest of her life peacefully in the house of her beloved husband. One could argue that from the ideals of Egyptian popular music and oral narratives on love, family and partnership, the global figure Diana was reconstructed as a 'traditional' Egyptian woman, dreaming only of her future husband and their shared family nest.

Thirdly, in spite of the aforementioned two adjustments in the local discourse, Egyptian journalists still wanted to convince the West of the golden chance it was losing by condemning the love affair between Diana and Doudi, and to negate the racist attacks on the Fayeds from within a Western sensitive argumentation. Thus Doudi and his father were reconstructed as superb examples for local cosmopolitans. The picture drawn was as follows: Doudi is a promising young man who embodies the true qualities of the Orient, openness, sensibility, charm, sensuality, honesty, and generosity. Due to his education in Europe and his experience as a successful businessman he was able to accumulate and internalize the best aspects of Western civilization, education, rationality and the manners of a gentleman. This hybrid character was best spelled out in this citation: 'Doudi owns the charm of the Orient, the darkness of the Egyptians, the language of the Englishmen, and the wealth of the Americans.' For these qualities Doudi was perceived as the only man able and willing to help Diana overcome the crisis in her life. This was, beside the previously mentioned historical mission of helping Diana convert to Islam, the second local legitimation of the love affair.

The father was presented as one of the greatest men in the economic and political life of Great Britain. Four elements were stressed; he continuously supported and stabilized the British economy at several crucial moments. In the typical manner of an Arab shadow‑ruler, he supported the defeat of the Tories in the last election because of his disappointment with the position of the former government concerning his application for British citizenship. He is in the process of establishing a political party for the defense of the political and cultural rights of ethnic and religious minorities Europe wide. Lastly, rumors about his illegal business deals were excluded as racist and Zionist propaganda. On a second level, the importance of the father for Diana's life was produced and projected in such a traditional manner that I suppose the first associations which will spring to the mind of an Egyptian reader will contain well known tragic scenes from old Egyptian movies of the 1930s and 1940s. The relevant scene for our analysis here was constructed as follows: Muhammad al‑Fayed sitting beside Diana's father and listening to his whisper, a few moments before the death of the latter. Al‑Fayed promises him to take care of his daughter (the local formulation would have been 'I will protect your daughter with my eyes'). Diana's father dies. The honest Egyptian stands up and leaves the dark room. From that moment on al‑Fayed envisaged Diana married to his son as the best way to live up to his promise. I regard this last element as the third local legitimation of the relationship between Diana and Doudi.

 

[3] The shocking news from Paris initiated a second phase in the press coverage in Egypt which was characterized by three central tendencies that equally separated the Self from the Other, the Egyptian‑Arab‑Islamic identity from the Western‑Christian one:

Firstly, the local absorption of the global figure reached its peak. The assertion of the majority of Egyptian journalists that Diana was pregnant when she died is tantamount to organic absorption. Since it was assumed that the embryo was Egyptian and Moslem, Diana was purified through Motherhood from all traces of the Other, her original Self. She was integrated into the very organic essence of the local identity.


Secondly, the hybrid and Western attributes of the Fayeds were completely excluded. Local representation of Doudi and his father transformed then from elegant cosmopolitans who were able to unite and compromise cultural contradictions between the Occident and the Orient (rationality and sensuality) to victims of the racist Other and then to defenders of the humiliated Egyptian‑Arab‑Moslem Self. The exclusion of the Western elements and the authentication of the local figures were articulated along an invented religious identity. The Islamic burial of Doudi as well as Islamic mourning rituals observed at the family palace in London were placed at the center of the press coverage.

Thirdly, subsequent to the separation between the Self and the Other it became discursively possible, and to a certain extent even necessary, to formulate different conspiracy theories which functioned as explanatory models in order to come to terms with the tragic change. I would argue that three major versions can be discerned:

1. The racist version: Several journalists assumed that the British royal family, Europe and the West would have never allowed a marriage between the white princess with her 'blue blood' and a dark Egyptian, Arab and African from the Third World. They would never have permitted that prince William have Arab half brothers and sisters, that names such as Muhammad or Fatima become part of royal reality in the coming century. The planned assassination was the only way out.

2. The religious version: It was based on the assumption that the Christian Occident had killed one of its princesses in order to prevent her from getting married to a Muslim and converting to Islam. Great Britain which assumed, according to the adherents of this version, a leading role in the crusades throughout the Middle Ages and was the major colonizing power in modern times had now returned to its bloody history against the Islamic world. The origins of the religious formulated conspiracy theory were localized in the Orient's negative historical experiences with the Occident.

3. The nationalist version: The respective scenario was grounded on the belief that the Jewish dominated West and the state of Israel assassinated Doudi because he had dared to get closer to Diana. Advocates of this theory argued that the 'Jews' feared the love affair and possible marriage would lead to major changes in European policy toward the Middle East and to a strategic alliance between Great Britain and the Arab countries. Therefore they killed both of them. The local invention of evidence for this version was especially creative. Several Egyptian journalists claimed that the paparazis who followed Diana and Doudi on the 'black' evening in Paris were Jews and that the Israeli press had actually backed the whole racist campaign against the Fayeds from the very beginning.

One could certainly argue that these are classic explanations which emerge time after time in the Arab‑Islamic public sphere when certain wishes or visions could not be realized or were destroyed. Conspiracy theories certainly represent one of the common tools of the defeated and/or humiliated Self to come to terms with its own crisis. However, I think the propagation and public credibility of these theories in the Egyptian press discourse on Diana and Doudi were mainly due to the gradually developed local exclusion of and separation from the West, and the systematic instrumentalization of the unclear aspects of the accident.

 

[4] Less than two weeks after the phase of conspiracy, feelings of hatred against the cultural‑religious Other were transformed into Self‑introversion and an attempt to reestablish the 'authentic' essence of the local context, now defined as the total negation of the Other. Since the West remained racist, even against someone who was part of its social life and had internalized its cultural values, Muhammad al‑Fayed was requested to leave Great Britain and return to Egypt as a first step toward local introversion. The previously mentioned headlines 'God's mercy for Diana and Doudi' and 'Recite al‑fatiha for Diana and Doudi' emphasize the general level of perception within a holistic constructed Islamic community. The we‑form gained new integrative and healing potentiality in this context through the elevation of both protagonists to martyrs, whose myth was to become sacred. The local absorption of the global figure and the authentication of the local actors came to an end at this point.

The maximization of the we‑community and its eternal ontological pain systematically caused by the Other in the form of martyrdom, and the articulation of a local version of the 'Clash of Civilizations' in which the collective Self is supposed to abolish the Other and hence liberate itself from its pain, entail a vision of a major break within a perceived negative historical continuity, a sort of triumphant end of history. Processes of hybridization between the Occident and the Orient, between the local and the global were supposed to be terminated and the exclusionary purity of the Self to be reestablished.

The developed analysis in this section shows that local representation of the globalized love affair and death of Diana and Doudi was based on a continuous deconstruction of originally Western but systematically universalized versions and interpretations and on a positioning of the protagonists in shifting local settings.

Thus Diana was increasingly locally absorbed and the Fayeds gradually authenticated and religiously purified. Following the romantic phase and similar to the two cases previously analyzed, producers of the local discourse on Diana and Doudi operated with categories which depended on an inclusion‑exclusion relationship between the Self and the Other and purification of the local context and associated global figures from traces of the cultural‑religious Other».

 

Je ne souhaite pas référer en détail aux circonstances mystérieuses qui existent encore autour de cette affaire et que le père de Doudi Fayed désire toujours résoudre. Le père de Doudi Fayed - immigré égyptien et grand homme d'affaires - suppose que l'histoire d'un complot est fondée sur des faits. Il est évident que la possibilité de voir l'Egyptien et musulman Doudi - selon son père sur le point de se marier avec lady Diana - comme beau-père du roi d'Angleterre, membre de la famille royale, aurait été une perspective blâmable pour les hautes classes de la société britannique. Selon des témoins directs le chauffeur Henri-Paul n'était pas ivre, la cause non résolue de l'accident serait donc selon une reconstruction l'aveuglement du chauffeur par des rayons laser. Henri-Paul travaillait depuis des années pour les services secrets anglais. Les mois suivants des témoins importants disparaissent dans des «suicides» ou dans d'autres circonstances suspectes. Alors une bonne raison pour ne pas prendre toujours les «complots» des médias et des fondamentalistes du tiers monde comme de pures inventions de l'imagination...

Cependant, je me suis permis cette longue citation d'Amr Hamzawy parce qu'il s'agit d'une description des transformations exemplaires qui ont lieu au cours des contacts médiatiques de la part des habitants du monde arabe à l'égard de l'Occident. Cette description offre une bonne occasion pour comprendre le contexte médiatique des réponses des élèves de notre enquête.

Il est important de constater à l'aide de cet exemple comment les différents aspects du racisme, de la religion et du nationalisme deviennent une pelote inextricable dans la perception de nos observateurs tiers-mondistes, soient-il journalistes, soient-il nos élèves interrogés. Il s'agit d'un processus qui se produit dans le temps historique, qui se produit en même temps de façon synchronique.


Je crois qu'on pourrait appliquer les quatre phases analysées par Amr Hamzawy en parallèle du processus de la relation historique entre les pays arabes et l'Occident. Il ne s'agit pas seulement d'un processus subi et éprouvé de façon semblable par les jeunes de notre enquête, mais aussi par les différentes générations des immigrés en Europe:

 

1. Une phase de rencontre romantique (au Maroc par excellence l'époque des années soixante) pendant laquelle tout semble possible. La différence de culture et de religion ne joue pas encore un rôle prépondérant. Les rencontres se passent souvent dans une ambiance de séduction exotique et de tolérance réciproque. Le développement d'une véritable cohabitation multiculturelle semble encore possible, par exemple, les mariages mixtes ne rencontrent normalement pas d=obstacles sérieux. La mentalité des deux côtés est imprimée d'une curiosité positive et d'une tolérance réciproque envers ces cultures très différentes entre elles. Bien qu'une profonde différence existe, elle est respectée et tolérée par les deux partenaires.

 

2. Une phase de déception. Des problèmes de cohabitation et de multiculturalisme se présentent. Des jeux de pouvoir réciproques interviennent, creusant la différence jusque là inoffensive. Une réaction d'irritation, puis de racisme commence à perturber l'illusion de la multiculturalité heureuse qui perd de plus en plus de son innocence. La cohabitation euphorique entre deux cultures et religions différentes se heurte enfin à la résistance des coutumes des pays d'origine concernés en créant des obstacles sérieux.

 

3. La séparation entre les deux cultures paraît fixée. Il ne paraît plus possible pour aucun des deux partenaires - en tant qu'individu ou représentant de sa nation - de jeter un pont sur l'abîme des différences de l'Autre. L'Autre est perçu comme ennemi qui refuse des relations sociales, politiques et culturelles sur un pied d'égalité avec l'acteur concerné. Des «fondamentalismes» culturels et religieux se manifestent alors et empêchent une réconciliation de globalisation culturelle.

 

4. Une phase de retrait sur soi-même. Finalement a lieu une ré-immigration mentale vers les coutumes et les valeurs des pays d'origine. Il est donc accepté comme fait accompli que l'Autre se comporte comme un ennemi avec lequel on ne partage plus rien d'essentiel. Alors des deux côtés on se renferme sur soi et l'intégration de l'Autre, que ce soit de la part de l'Occident ou de l'Orient, que ce soit du pays d'accueil familier ou du pays exotique et étranger, devient une option impossible. La seule chose importante, ce sont les valeurs et les normes propres et coutumières, celles de la tradition, de la culture et de la religion originelle.

 

Il faut conclure des réactions des élèves marocains, que ce processus historique de longue durée se montre en même temps d'une façon synchronique dans la vie de chacun. Le résultat est une relation d'amour-haine qui se sert d'un bricolage contradictoire pour définir ses notions et ses pratiques.

Des résultats de l'enquête on peut agréer les conclusions d'Amr Hamzawy sur la base desquelles il faut constater que le domaine culturel de notre enquête se trouve en flagrante contradiction avec les tendances d'uniformisation et d'homogénéité qu'effectue la globalisation économique courante. La première conclusion d'Amr Hamzawy affirme cette thèse:


«Firstly, contrary to economic and financial globalization, processes of cultural globalization have no single geographic center. They are not based on a one‑sided flow of cultural commodities from somewhere to somewhere with a unifying or homogenizing impact worldwide. Globalized cultural commodities are continuously being deconstructed and reconstructed in multiple local contexts. There is a continuous effort to dissociate and reappropriate them through several local actors with shifting perceptions, interests, and modes of representation. Put differently, they are being disseminated in a very pluralistic manner, which leads to heterogeneous social and cultural impacts» (Hamzawy o.c.).

Le processus indiqué formule une description exacte de ce que j'entends par le processus complexe de «bricolage», de ses caractéristiques d'ambiguïté (cf. Homi Bhabha). Ce processus de «bricolage» joue entre deux pôles, celui d=attraction et de la séduction et celui du rejet et de la répugnance:

«I would say that globalized cultural commodities are, in a first step, being localized in the geography and history of a constructed cultural‑religious Other, which is to be either locally absorbed or negated in a second step» (Hamzawy o.c.).

Il est intéressant qu'Amr Hamzawy clôt son analyse - comparable à la mienne - sur une perspective également ouverte, avec la constatation de l'existence d'une ouverture chez les acteurs arabes sur la scène des relations internationales. Malgré les obstacles et les fondamentalismes culturels à surmonter de deux côtés, ils trouveront finalement «des solutions créatives» et des formes d'«interaction moderne» pour résoudre la crise actuelle:

«Thirdly, I claim that local discourses dealing with globalized culture symbols and discursive messages can, despite their essentializations and their hysterical representation of the Other, sometimes pave the way for creative solutions to and modern interaction forms with the pressures of globalization» (Hamzawy o.c.).

 

§4. Déconstruction du bricolage culturel:

Des ruptures épistémologiques de la modernité occidentale au bricolage ambivalent des bacheliers marocains.

Normalement le bricolage est considéré d'une façon superficielle comme une cheville pour camoufler les imperfections d'un raisonnement erroné (cf. Lacoste e.a. 1991). Pourtant, ma conception sérieuse du bricolage exige une analyse plus profonde. J'ai proposé de le considérer comme une conséquence et un résultat de la combinaison complexe de la tradition avec la modernité. Dans ce cas nous avons à faire à différents paradigmes historiques de l'épistémologie qui se chevauchent.

Cette analyse de principe nous oblige à analyser en détail les paradigmes historiques en tant qu'ils sont nés de la succession des différentes ruptures épistémologiques. Ces paradigmes occidentaux qui impliquent des ruptures épistémologiques spécifiques ont finalement abouti à créer ce que l'on entend aujourd'hui par «modernité». Il est évident que, dans la phase de globalisation, les paradigmes non occidentaux et traditionnels subissent de plus en plus la crise d'un conflit des différents paradigmes. Il faut donc considérer le bricolage paradigmatique comme une conséquence directe du processus de la globalisation.

      Je réfère ici d'abord au travail de Michel Foucault (1966, 1971) qui analyse trois ruptures épistémologiques qui ont eu lieu en Europe depuis le Moyen Age. Il est évident que ces ruptures dans l'évolution de la raison européenne ont été objet de discussion chez certains auteurs arabes comme Abid al-Jabri (1994) et Arkoun (1984) qui distinguent épistémologiquement des raisons arabes et/ou islamiques. L'importance de cette discussion n'est pas seulement la question de la possibilité de l'existence d'une spécificité culturelle mais - dans notre cas surtout - celle de savoir s'il faut attribuer aux énonciations de nos élèves nourris au sérail de la raison arabo-islamique une dimension épistémologique différente de la nôtre. Une telle constatation pourrait constituer un avertissement à l'égard des élèves pour éviter les courts-circuits qui se produisent dans les médias et chez les scientifiques (par exemple les orientalistes) qui ne tiennent pas du tout compte de l'épistémologie.

 


A. Des ruptures épistémologiques de la modernité occidentale (Daryush Shayegan) aux multiples modernités fondamentalisées (Armando Salvatore).

 

L'Iranien Daryush Shayegan nous montre les conséquences profondes de ce raisonnement de Foucault pour les cultures non européennes notamment pour celle de l'islam. Après avoir résumé les ruptures de Foucault il nous confronte finalement avec le phénomène du placage: conséquence de collision culturelle - soit-elle négative - qui est proche de la notion de bricolage.

Le point de départ de Shayegan est l'epistémè de la culture islamique traditionnelle qui domine encore grandement le terrain et qu'il identifie avec l'epistémè pré-classique européenne. Cette identification rend nécessaire de suivre le résumé des paradigmes successifs que la raison «européenne» a connus:

  «Disons tout d'abord que les fondements des civilisations traditionnelles ressemblent beaucoup à ce que Foucault appelle l'epistémè pré-classique. Celle-ci repose sur quatre similitudes: la convenientia, l'aemultatio, l'analogie et la sympathie. Cette vision constitue la «prose du monde», une prose où les mots et les choses sont liés dans un tissu de ressemblances. Les similitudes peuvent agir de diverses manières, elles peuvent opérer soit de «proche en proche», constituant ainsi les anneaux de la chaîne de l'être (convenientia); soit dans la distance: créant des ressemblances sans contact comme les reflets du miroir (aemultatio); soit par l'analogie qui amplifie les ressemblances par des rela­tions semblables, ramenant tout à un point privilégié saturé d'analogie: l'homme; soit enfin par la sympathie qui, tel un frisson, traverse tout l'univers et joue dans les profondeurs des choses. La sympathie lie le cosmos à nos humeurs, elle est principe d'assimilation et de rapprochement des choses les plus distantes. Elle attire les lourds vers la lourdeur, la légèreté vers l'éther, rend les choses identiques les unes aux autres, fait disparaître leur identité. Si son pouvoir n'était pas balancé par l'antipathie, le monde eût été réduit à la masse homogène du Même: suspendu "par sympathie à l'attirance d'un seul aimant"» (o.c. 93).

«L'epistémè de la ressemblance a un signe distinctif: la signature. Dieu a mis partout sa signature dans le monde. Ici, "signes et similitudes s'enroulaient réciproquement selon une volute qui n'avait pas de terme". Le monde est ainsi couvert de signes qu'il faut déchiffrer. "Connaître c'est donc interpréter", aller de la marque visible à l'invisible. La connaissance est une herméneutique des arcanes, en d'autres termes Divinatio et Eruditio sont une même herméneutique» (o.c. 93).

Pour comprendre l'épistémologie actuelle de la raison arabo-islamique il faut donc continuer à suivre le développement des paradigmes européens, bien que le fait qu'une critique en détail y soit possible (cf. Haleber 1991). Cet epistémè pré-classique a été succédé pendant la période classique par l'epistémè plus moderne de la représentation:


«Cette epistémè s'effondre à partir du XVIIe siècle et aux analogies comme loi de la pensée pré-moderne se substitut à la représentation comme nouveau mode de la connaissance. Dorénavant la pensée cesse de se mouvoir dans la zone dc ressemblance. La similitude n'y est plus une forme savoir, mais une source d'erreur et d'images confuses l'esprit. La semblance perdant de sa crédibilité, apparaissent les jeux du trompe-l'oeil, de l'illusion cosmique, du théâtre du dédoublement. Le héros nouveau de ce monde de quiproquos est Don Quichotte de Cervantes. Celui-ci a dessiné "le négatif du monde de la Renaissance": univers où l'écriture n'est plus la prose du monde, où les similitudes ont cessé d'être source de certitude, où tout tourne au délire et à l'ironie. La magie du monde ayant été évacuée, il est impossible de déchiffrer les symboles car «l'écriture et les choses ne se ressemblent plus. Don Quichotte erre parmi les choses; il "s'est aliéné dans l'analogie". Ainsi Don Quichotte est-il la première des œuvres modernes, car on y voit dit Foucault, "la raison cruelle des identités et des différences se jouer à l'infini des signes et des similitudes"» (o.c. 94).

«Cette façon d'appréhender le monde, Foucault l'appelle, à l'instar de Heidegger, la représentation ou Représenter: "A l'âge classique rien n'est donné qui ne soit donné à la représentation". Celle-ci se met à distance de soi, se dédouble et se réfléchit» (o.c. 95).

Après cette epistémè de la représentation l'epistémè moderne et actuelle de l'histoire et de l'homme s=est emparée du terrain de logique scientifique:

«Dès 1800 il se produit une mutation de "l'Ordre à l'Histoire". Si l'histoire se substitue à l'ordre et si l'évolution linéaire remplace la représentation spatiale du monde, l'homme aussi surgit comme objet de connaissance. A partir du XIXe siècle l'histoire imposera ses lois à l'analyse de la production (...)» (o.c. 95).

Face à ce développement historique de la raison européenne il faut se demander: à quelle époque la civilisation islamique a-t-elle rencontré les mutations de la culture occidentale...? 

«Lorsque les civilisations extra-occidentales ont eu à affronter, vers la moitié du XIXe siècle, ce nouveau Monstre des temps modernes, celui-ci avait déjà atteint l'apothéose de son expansion et subi la plupart de ses mutations épistémo­logiques. L'Ordre y avait déjà remplacé l'Analogie comme il a été basculé à son tour par l'Histoire. Les civilisations extra-occidentales avaient devant elles, à présent, tout un paquet bien ficelé de sciences humaines où l'anthropologie était souveraine et où l'historicité constituait la dimension essen­tielle de l'homme. Les seules armes épistémologiques dont disposaient ces vieilles civilisations pour connaître ce nou­veau monde étaient du type d=épistémè pré-classique. Elles vivaient encore dans un monde pré-moderne, pré-galiléen où l'analogie, la sympathie, les relations magiques entre le microcosme et le macrocosme, les correspondances occultes entre les choses et les êtres et l'herméneutique étaient les principes suprêmes du monde et de la connaissance de l'être. Bref elles vivaient encore dans le monde enchanté des pro­jections. Dès lors, tous les malentendus, tous les quiproquos, tous les délires étaient possibles. Et c'est ce qui arriva fatale­ment.

Dans les conflits de paradigme qui opposent encore de nos jours le tiers monde à l'Occident, on est arrivé à une situation intermédiaire où deux epistémès se croisent en se défigurant l'une l'autre. Une situation conflictuelle, inter-épistémique, s'est créée qui va à l'encontre de la vision mono­lithique de Foucault qui disait: "Dans une culture et à un moment donné, il n'y a jamais qu'une epistémè qui définit les conditions de possibilité de tout savoir". Notre expérience douloureuse, en revanche, montre que les epistémès, quelque hétérogènes et incommensurables qu'elles pouvaient bien être, en vertu des discontinuités qui les distinguent les unes des autres, ne sont pas, pour autant, des blocs monolithes, s'excluant mutuellement dans une période donnée, elles peuvent coexister et même se déformer réciproquement. On peut vivre ainsi une période de retards épistémiques» (o.c. 99).

Le résultat négatif de ces déformations issu de la collision abrupte et brutale entre civilisations était pour le monde musulman le «placage», dans mon analyse précédente, le refuge du bricolage:

«Si la conscience s'était pliée historiquement aux crises ayant préludé à la modernité, elle eût pu s'adapter aux chan­gements, mais puisque tel n'est pas le cas, les idées nou­velles, n'y trouvant aucun point d'ancrage, se plaquent sur un fond historiquement incommensurable, lequel, d'autre part, n'est pas du tout prêt à les recevoir, encore moins à les intégrer; d'où, irrémédiablement, la béance qui est une sorte de plaie ouverte dans notre conscience» (o.c. 86).


«Le placage est une opération souvent inconsciente par laquelle on raccorde deux mondes décalés pour les intégrer dans le tout cohérent d'une connaissance. Le placage cherche à gommer le manque d'isomorphisme et à concilier épistémologiquement deux paradigmes hétéromorphes: l'ancien et le nouveau, lesquels, en raison des césures qui les différencient, sont devenus incommensurables. Le placage consiste à faire coïncider les idées - qui n'ont aucune contrepartie dans les faits - avec les réalités sociales» (o.c. 105).

«Le placage peut opérer de deux manières opposées mais dont les résultats se révèlent plus ou moins identiques. Il peut plaquer soit un discours nouveau (moderne) sur un contenu ancien, soit, au contraire, rabattre un discours ancien (traditionnel) sur un fond nouveau. Dans le premier cas nous aurons l'occidentalisation (vu que la modernité a partie liée avec l'Occident) et dans le deuxième cas l'islami­sation - c'est surtout le cas qui nous concerne. Ces deux opé­rations semblent être contradictoires, mais elles sont appa­rentées dans leur dénouement: elles aboutissent toutes deux au même phénomène: la distorsion. Mais pourquoi? Parce que le «fond» sur lequel on plaque le discours nouveau ou ancien n'est ni ceci ni cela; il est hybride, c'est-à-dire un mélange des deux et déjà un champ de diffraction et de brouillage. Dans les deux cas nous aurons affaire à un regard mutilé dont la vision est altérée et tordue comme sous l'effet d'un miroir déformant» (o.c. 105) [en gras, RH].

Nous retrouvons la notion d'hybridité plus tard chez les postcolonialistes Said et Bhabha (et Young 1995). Malgré la lucidité de l'analyse de Daryush Shayegan, je désire ajouter aux analyses de ce dernier une note marginale de critique. Il est évident que pour Daryush Shayegan le modèle unique pour le développement des civilisations mondiales - alors dans la phase de la globalisation - est l'Occident. Il faut supposer que cette position discutable était également celle de Michel Foucault malgré le fait qu'il ne s'exprimait pas sur d'autres cultures (à une seule exception, cf. Salvatore 1997 et Haleber 2001). Il leur est alors impossible de parler de multiples modernités. «La réalité» épistémologique pour Daryush Shayegan et Michel Foucault, c'est celle de l'Occident. Alors les autres cultures comme celle de l'islam se fondent épistémologiquement plus ou moins sur des fantasmes. Shayegan identifie la globalisation hégémonique tout court avec le développement occidental. J'accentue que mon énonciation-ci n'est pas un jugement politique mais une constatation épistémologique.

Il est donc évident que sa notion de placage - bricolage - dans le sens de distorsion contient nécessairement une appréciation exclusivement négative. Malgré son occidentalocentrisme, j'estime sa contribution comme indispensable vu l'importance - soit-elle limitée et fausse - de la lecture occidentale de la globalisation. Néanmoins, sa vision mène à une vision vraiment orientaliste de l'islam caractérisé comme culture a-dialectique et a-historique (comme on trouve souvent chez les islamologues). L'importance de la vision de Shayegan est le fait qu'il ne faut pas sous-estimer de retrouver le miroir exact de son eurocentrisme présent chez certains fondamentalistes qui prétendent réfuter radicalement l'eurocentrisme de l'Occident. Le «fondamentalisme» de Daryush Shayegan ne nous explique donc pas seulement la réalité «orientaliste» mais par conséquence aussi le fondamentalisme de ses adversaires:


«Mais quelle que soit la variété de nature des distorsions opérées, elles ont tous une caractéristique commune: elles ne collent pas à la réalité. Leur relation à l'endroit de celle-ci est a-dialectique, a-historique. Ce sont des structures fer­mées sur elles-mêmes, sécrétant leurs propres catégories, vivant de leurs propres fantasmes. Bref, un espace mental sui generis qui spatialise la durée, pétrifie la perception et rend difficile tout rapport dialectique avec le flux changeant de la vie. Le monde que projette ce champ de distorsion n'est pas un monde surréel, bien qu'il en ait l'apparence, ni un monde hyperréel de simulation, mais plutôt un monde «sous-réel» où la réalité est escamotée sous des masques, où les mensonges deviennent des fins en soi, menant une vie autonome. Ici tout est renversé: la vie devient la mort, le beau le laid, le stupide le bon. [...] ils vivent de leur propre délire - ils deviennent ainsi un délire au second degré» (o.c. 140).

Comment sortir de cette impasse qui consiste à attribuer aux civilisations non-occidentales une logique épistémologique qui se distancie de la globalisation dominante...? Almut Höfert et Armando Salvatore esquissent comme rédacteurs du livre Between Europe and Islam: Shaping Modernity in a Transcultural Space (Bruxelles-Wien, 2000) une nouvelle perspective qui peut nous libérer de cette impasse qui règne depuis la théorie de la modernisation et au fond depuis Max Weber. Les études actuelles ne nous permettent plus de maintenir les dichotomies entre les cultures:

«As a result, scholars working on modernising processes, who were committed to the project of critical anthropology, could no longer assume the dichotomy between, on the one hand, the active West exporting its successful model of modernity on a global scale and, on the other, passive non-Westerners gratefully implement­ing this model in their own societies. More generally, advocating or alluding to any form of modernisation theory, be it old or new, has become a sign of archaism in numerous academic milieus (...) Our point of departure is the idea that, while different agents modulate a specific form for mod­ernising their society, they also interact on a global scale. The logical consequence of this is that the former, statically defined, concepts of strictly separated, self-entrenched "civilisations" (like "Europe","the West", "the Islamic world", or simply "Islam") have to be overcome by a more dynamic understanding of the powerful processes, supported by institutions and authoritative discourses, that construct these entities. This, in turn, demands a reconsideration of the laborious construction of symbolic and geopolitical boundaries between these entities.

The present volume presents a sample of attempts by historians, so­ciologists and historical sociologists to articulate such alternative no­tions, and, in so doing, to contribute to more transparent and less nor­matively-laden notions of both "civilisation" and "modernity"» (o.c. 14).

Les auteurs nous proposent une nouvelle vision de la dynamique des cultures dans laquelle le pouvoir de subordination joue grandement son rôle, vision qui refuse de considérer les cultures subordonnées comme a-dialectiques et a-historiques. Une collision des cultures semble alors bien évitable:

«This is a research path that attempts to replace the image of the "clash of civi­lisations" with a research agenda that incorporates "multiple moderni­ties". In particular, we attempt here to focus on the complex stakes and effects of the continuous process of drawing and altering cultural and civilisational boundaries, in order to help situate both notions of civili­sation and modernity in a relational framework and make them proces­sual and structural more than cultural, in a similar approach to that of Norbert Elias's civilising process.


Be it clash or competition, there are cases where different civilisations can be defined through dense transcultural, intercivilisa­tional interactions. This is the case of the simultaneous and reciprocal formation of Europe and the Islamic Middle East as civilisational units. The impact of Islam on the making of Europe and vice versa cannot be overestimated. It impinged on the building of religious and modern discourses and institutions in both Europe and the Middle East, the cradle of Islam, as well as of all other Western religious civilisations. The argument of this book is that some central features of the specific shapes of the religious field, as well as the notion of modernity, can be understood in terms of the dynamics within the transcultural space created between Christian Europe and the Islamic Middle East. These dynamics emerged during a long interactive process of reciprocal perception and assessment which started in the Middle Ages, and entered a crucial stage in the nineteenth century that saw not only the high point of European colonialism, but also the formation of transcultural public spheres, and ushered in the even more complex and dense social and communicative spaces shaped by mass migrations.

However, transcultural dynamics originate in unbalanced power relationships and should not be mistaken for exchange and communi­cation on equal terms. In this sense, the historical transcultural dy­namics here examined constitute, to a considerable degree, an exten­sion of the discourse and institutions of modernity originating in parts of Europe and mainly shaped through European perspectives, interests, and agendas. The interaction between xeno- and autostereotypes not only influences the construction of the Other and a Self-understanding in the mirror of this Other, but also means that the weaker Other incor­porates in its Self-image images imposed by the stronger Self. Orien­talism, as a set of discourses and institutions originating in the in­creasingly global assertion of a Europe that was conscious of modernising (that is, was pretending to modernise) itself as well as the others, is a case in point.

This approach contributes to a resituation of Western civilisation, whereby it is no longer the measure of universal civilisation and global modernity, but is dependent upon intercivilisational and transcultural politics. The enduring tokens of the myth of intrinsically teleological Western superiority rest on the idea of a final sublimation of religion (basically in its reformed, Protestant shape) into modernity, and are articulated in two theses. First, the idea that the development of relig­ion and modernity in Europe can be entirely understood as a purely European enterprise in a splendid isolation. This development was largely dependent on the construction of images of the Other, either as a benevolent model to be emulated, or as a menacing peril requiring increased control - not least in terms of knowledge - over all factors substantiating the threat» (o.c. 14-15).

L'approche soi-disant universaliste du processus de la modernisation qui trouve son origine dans l'œuvre de Max Weber paraît un standard unilatéral du modèle européen. Elle doit être remplacée par une vision d'articulations variées de la modernité. Cette alternative de multiples modernités ouvre la porte à un paradigme non-Wéberien qui déconstruit les notions courantes en science du «Moyen Orient» et de l'«Islam»:

«The idea that the modernisation process in the mainly Islamic Middle East, or in other non-Western cultures, is basically an emulation of the Western model and can only pass through as sort of Protestant-like "Islamic Reformation" is ever more untenable. As Shmuel Eisenstadt shows in his concluding contribution to this book, we see instead a variety of articulations of modernity, showing the very different ways in which non-Western civilisations implemented elements of their own traditions (and revitalised religion in guises other than the Protestant Ethic sublimation model) in the modernisation process.

 


This approach attempts to provide an alternative to the definition of modernity as monocentric and monodirectional that is found in both older and newer modernisation theories and cognates. The multiple modernities approach denies that there are exclusive cultural presuppo­sitions to the achievement of modernity that are monopolised by a sin­gle civilisation. The Protestant Ethic paradigm, allegedly producing a superior way of rationalising the economy, social transactions, political rule and intellectual cultures, is rejected as the yardstick for assessing every other civilisation's path to modernity, as the only "winning" kind of rationalisation whose foil is disenchantment, implying an enduring blow to the autonomous vitality of religious and civilising traditions. In other words, we need to relativise the Protestant Ethic as the key to the exclusively secular outlook of modernity.

Denying packages of cultural presuppositions and allowing for cultural variations will show that there are routes other than the Prot­estant Ethic paradigm by which religious traditions might produce comparable achievements in terms of economic, bureaucratic, and even scientific rationalities. There are, for example, other views of commu­nity, other concepts of rights and obligations, virtues and vices, other models of personality and, in particular, there are views and notions where we do not necessarily observe a disenchantment in Weberian sense. Such cultural variations also occur within Europe, not only in the differences between Catholicism and Protestantism, but also within each of these two "sub-civilisational" categories, and within the Mid­dle East, with its various manifestations and institutionalised forms of Islam, Judaism and Christianity.

Evidently, the very crystallisation of a "Christian Europe" facing an "Islamic Middle East" is the product of a process of construction of large frameworks of communal references providing a civilisational support to the national identities which have been formed in both areas, and with due differences between and within them - in the modern era. It cannot be overlooked that, within transcultural dynamics, both "religion" and "Middle East" are concepts of a socio-structural and geo-civilisational order developed in Europe» (o.c. 16).

Salvatore reprend sa notion Wéberienne d'«essentialisme» (cf. Haleber 2001), d'un «essentialisme» méthodologique qui fixe l'islam et le charge d'une vision de modernité laïque qui ne respecte pas scientifiquement le processus historique de cette religion:

«The scientific and philosophical classifications of the encyclopaedic corpus produced by different currents within the European Enlighten­ment were not an antidote to so-called essentialism, but very much their cradle. Essentialism was formed as the methodological hub to any enterprise to insert mankind into the emerging image of a world soci­ety, one of the central icons of modernity. In particular, building up a framework of communal reference (European, later Western civilisa­tion) and universal validity (a mission civilisatrice based on that civili­sation) could only succeed by making a negative reference to another universe, similar yet different and, above all, failing to impose its civi­lisational patterns as a universal model: this universe was Islam, along with the fading Ottoman Empire» (o.c. 23). 

La glob­alisation expose un processus dynamique interculturel de deux cultures au cours des siècles derniers. Ce processus a causé «the interactive dynamics between Christian Europe and the Islamic Middle East, and that both Europe and the Middle East were affected by this process to a greater extent than other civilisational areas in the course of the glob­alisation process as it gradually unfolded through the modern era» (o.c. 24).

C'est la conception de l'essentialisme culturel et épistémologique qui fossilise  l'islam. Elle trouve son origine dans la volonté de pouvoir occidentale, théoriquement venue au jour dans l'influence de Nietzsche sur Weber. Cette méthodologie Wéberienne déterminait paradoxalement les politiques transculturelles de Occident encore pendant le XXe siècle:


«The paradox can only be explained by remembering that Weber was trying to give a systematic and sociological shape to the Nietzschean intuition of explaining civilisations - and in particular Western civilisation - through a genealogy of subjugation, transfigura­tion, disguisement and potentiation of an increasingly organised (and internalised) will to power. The paradox can only be justified, in the final analysis, by reading Weber's Protestant Ethic thesis as, at the same time, slightly more and slightly less than a sacred text of socio­logical method. It was concomitantly - and inevitably - a dramatic self-genealogy of Western civilisation, built on an inescapable circu­larity of method: as Abaza and Stauth have pointed out, Weber "was not just reconstructing the relationship between Christianity and mod­ernity", but also represented himself as a culmination of "a transposi­tion of Christianity into modernity". Within this self-genealogy that works as a sociological revelation of the manifestations of will to power incorporated in Western civilisation, essentialism is not a mere by-product, but a methodological tool of excellence - and the core of the transcultural politics of the twentieth century» (o.c. 25).

Ce fondamentalisme ethnocentriste de l'Occident fait partie d'un processus de modernisation globale qui inclut - comme je viens de le montrer chez Shayegan - également le fondamentalisme islamique:

«The European model of modernity was, from its inception, marked by internal tensions and contradictions that prompted specific institutional changes. When these models of modernity were extended to non-Western societies, which differed in their economic, political and social conditions, the outcome diverged from the Western one (...). Funda­mentalist movements in the non-Western world belong, therefore, to the physiology of modernisation, and not to the pathology of anti­modernisation» (o.c. 34).

L'importance de ces conclusions pour notre interrogation des jeunes Marocains est la suivante. Déjà l'étude de Castells nous a montré la possibilité réelle de la création d'une alternative pour l'hégémonie de la globalisation actuelle sous la régie de l'Occident. Salvatore et Eisenstadt nous indiquent de plus une justification historique du fait que plusieurs modernités sont des réalités, alors qu'il ne faut pas désespérer si les élèves de notre enquête ne fréquentent pas la route familière de l'Occident.

Dans ce contexte Shayegan nous avertit sur la base des ruptures épistémologiques de Foucault que le phénomène du placage devient inéluctable. Son analyse négative du bricolage-placage nous oblige à étudier cette construction plus en détail. L'absence de logique - parfois constatée dans les résultats de l'enquête - et le recours au bricolage, sont-ils explicables dans le sens positif d'une alternative...? Ou ne témoignent-ils que d'une attitude et pratique négligentes et destructives en contradiction avec la nouvelle alternative...?

La dimension scientifique pour expliquer notre conception du bricolage me paraît proposée récemment par le théoricien post-colonialiste Homi Bhabha. Cet auteur - redoutable pour ses analyses lucides mais difficiles - nous fera nous familiariser avec la complexité de pareilles notions auxquelles j'ai attribué une place centrale dans l'interprétation des données de l'enquête.

 

b. Les caractéristiques ambivalentes, hybrides et mimiques de la modernité post-coloniale (Edward Said et Homi Bhabha).

 

Dans le contexte de la notion du «placage» de Shayegan, nous avons déjà approfondi notre connaissance du «bricolage». Pour mieux comprendre l'impact du bricolage il est nécessaire d'analyser les notions alliées d'«ambivalence», «hybridité» et «mimétisme».

Ces notions ont été étudiées par l'écrivain post-colonialiste Homi K. Bhabha dans son «The Location of Culture» (London & New York, 1994). Il faut considérer Edward Said comme le premier qui a utilisé systématiquement ces notions pour expliquer le conflit caché de la globalisation, le conflit des paradigmes épistémologiques. Valerie Kennedy réfère aux pareilles propositions d'Edward Said dans son étude Edward Said: A Critical Introduction (Cambridge UK, 2000). Elle réfère à son Culture and Imperialism qui date de 1993:


«He proposes a view of cultures, histories and literatures 'hybrid' or overlapping and interdependent, which requires a technique of contrapuntal reading, a dual approach to lit­erary texts, the transcendence of nationalism and the redefinition of Western humanism. Together, he argues, these strategies of reading and interpretation allow us to see the past and present of imperial domination differently, that is, resistingly [cf Said 1993, p 58, RH].

Said relates the concept of contrapuntal reading to the vision of culture as hybrid; moreover, hybridity is viewed as a characteristic of culture (or cultures) and of individual works of art. Said makes the point first of all in the Introduction, arguing that a 'contrapun­tal and often nomadic' perspective or historiography is necessary since, 'Partly because of empire, all cultures are involved in one another; none is single and pure, all are hybrid, heterogeneous, extraordinarily differentiated, and unmonolithic'» (o.c. p. 106).

«For Said, hybridity ultimately seems to refer to a relatively unthe­orized but productive idea of the interrelation of culture and polit­ics, especially the politics of colonial and imperial domination. Similarly, his concept of contrapuntal reading is more successfully embodied in his textual analyses than in theoretical exposition. Pratt sees it as 'the chief methodological proposal' of the book, and as involving reading back and forth 'across the "activated imperial divide"'» (o.c. p. 107).

Selon mon opinion Edward Said développait déjà dix ans plus tôt dans son The World, the Text and the Critic (London, 1983) ces idées d'ambivalence et d'hybridité dans les notions centrales de cette étude, «filiation» et «affiliation», qui révèlent la double loyauté d'un auteur (par exemple o.c. 18-25). La situation d'exil d'Edward Said prédétermine cet auteur, également comme d'autres auteurs, pour l'analyse de pareilles sensibilités.

La lecture contrapuntique implicite de Said est reprise par Bhabha. Pourtant, très attentif aux phénomènes de l'ethnocentrisme, Bhabha délimite la position épistémologique de son discours en relation avec celle de ses précurseurs comme Edward Said:

«For Said, the copula [«is», RH] seems to be the point at which western rational­ism preserves the boundaries of sense for itself. Of this, too, Said is aware when he hints continually at a polarity or division at the very centre of Orientalism. It is, on the one hand, a topic of learning, dis­covery, practice; on the other, it is the site of dreams, images, fantasies, myths, obsessions and requirements. It is a static system of 'synchronic essentialism', a knowledge of 'signifiers of stability' such as the lexicgraphic and the encyclopaedic» (o.c. p. 71).

Les notions d'«ambivalence», «stéréotypie», «hybridité» et «mimétisme» trouvent leur origine historique dans le discours colonial et anti-colonial (F. Fanon). Le fait que Homi Bhabha situe ces notions dans le discours colonialiste ne dit rien de leur importance actuelle. L'ambiguïté du discours colonial s'est prolongée dans une mesure importante dans les attitudes actuelles réciproques des deux cultures à cause du fait que les relations de pouvoir et de dominance n'ont guère changé.

La construction du sujet colonial dans le discours par le pouvoir colonial se fait par les facteurs de race et de sexualité:

«The construction of the colonial subject in discourse, and the exercise of colonial power through discourse, demands an articulation of forms of difference - racial and sexual. Such an articulation becomes crucial if it is held that the body is always simultaneously (if conflictually) inscribed in both the economy of pleasure and desire and the economy of discourse, domination and power» (o.c. p. 67, cf. Young 1995).


Pour Bhabha cette production de l'imagination qui joue dans la langue du discours et de ses expressions n'est pas gratuite mais témoigne - comme chez Foucault - des alliances étroites avec le pouvoir politique et économique dominant. Dans ce cadre il est important de regarder comment Bhabha situe sa position concernant la modernité unilinéaire envers Foucault qu'il accuse d'ethnocentrisme:

«Through Kant, Foucault traces 'the ontology of the present' to the exemplary event of the French Revolution and it is there that he stages his sign of modernity. (...) The Eurocentricity of Foucault's theory of cultural difference is revealed in his insistent spatializing of the time of mod­ernity. Avoiding the problems of the sovereign subject and linear caus­ality, he nonetheless falls prey to the notion of the 'cultural' as a social formation whose discursive doubleness - the transcendental and empiri­cal dialectic - is contained in a temporal frame that makes differences repetitively 'contemporaneous', regimes of sense-as-synchronous. It is a kind of cultural 'contradictoriness' that always presupposes a correlative spacing. Foucault's spatial distancing seals the sign of modernity in 1789 into a 'correlative', overlapping temporality» (o.c. p. 243).

La conséquence de cette prise de position concernant la modernité oblige à une traduction de cette modernité qui ne s'identifie pas à une époque fixe comme celle de 1789. Tout comme chez Salvatore s'ouvre chez Bhabha à travers une négociation culturelle la perspective de multiples modernités:

«What is the struggle of translation in the name of modernity? How do we catachrestically seize the genealogy of modernity and open it to the postcolonial translation? The 'value' of modernity is not located, a priori, in the passive fact of an epochal event or idea - of progress, civility, the law - but has to be negotiated within the 'enunciative' present of the discourse» (o.c. p. 242).

 

Je propose d'étudier chez Bhabha plus en détail les notions parentes  d'«ambivalence» (1), de «stéréotypie» (2) et de «mimétisme»-«hybridité» (3):

1. La question se pose d'abord: d'où vient cette «ambivalence»...? La traduction postcoloniale de la modernité s'accomplit à l'époque du globalisme dans les traces du développement inégal des capitaux internationaux au milieu d'un environnement d'hégémonies contradictoires et de conflit:

      «The 'public culture' project that Carol Breckenridge and Aijun Appadural have initiated focuses on the transnational dissemi­nation of cultural modernity. What becomes properly urgent for them is that the 'simultaneous' global locations of such a modernity should not lose sense of the conflictual, contradictory locutions of those cultural practices and products that follow the 'unequal development' of the tracks of international or multinational capital. Any transnational cul­tural study must 'translate', each time locally and specifically, what decentres and subverts this transnational globality, so that it does not become enthralled by the new global technologies of ideological trans­mission and cultural consumption. (...)

The power of the postcolonial translation of modernity rests in its performative, deformative structure that does not simply revalue the contents of a cultural tradition, or transpose values 'cross-culturally'. The cultural inheritance of slavery or colonialism is brought before modernity not to resolve its historic differences into a new totality, nor to forego its traditions. It is to introduce another locus of inscription and inter­vention, another hybrid, 'inappropriate' enunciative site, through that temporal split - or time-lag - that I have opened up (...) for the signification of postcolonial agency» (o.c. p. 241).

Dans ce contexte de la traduction de la modernité plurielle, il faut comprendre les énonciations de Bhabha sur le discours colonial. Homi Bhabha caractérise le discours colonial d'abord par sa fixation ce qui aboutit dans la stratégie du stéréotype. Le stéréotype se caractérise ensuite par le processus d'ambivalence:


«An important feature of colonial discourse is its dependence on the concept of 'fixity' in the ideological construction of otherness. Fixity as the sign of cultural/historical/racial difference in the discourse of colonialism, is a paradoxical mode of representation: it connotes rigidity and an unchanging order as well as disorder, degeneracy and daemonic repetition. Likewise the stereotype, which is its major discursive strategy, is a form of knowledge and identification that vacillates between what is always 'in place', already known, and something that must be anxiously repeated... as if the essential duplicity of the Asiatic or the bestial sexual licence of the African that needs no proof, can never really, in discourse, be proved. It is this process of ambivalence, central to the stereotype, that this chapter explores as it constructs a theory of colonial discourse. For it is the force of ambivalence that gives the colonial stereo-type its currency: ensures its repeatability in changing historical and discursive conjunctures; informs its strategies of individuation and mar­ginalization; produces that effect of probabilistic truth and predictability which, for the stereotype, must always be in excess of what can be empirically proved or logically construed. Yet the function of ambiv­alence as one of the most significant discursive and psychical strategies of discriminatory power - whether racist or sexist, peripheral or metro­politan - remains to be charted» (o.c. p. 66). «The analytic of ambivalence questions dogmatic and moralistic positions on the meaning of oppression and discrimination» (o.c. p. 67).

 

2. La déconstruction de la stéréotypie n'est pas un travail naïf mais une analyse de discours et de lecture complexes, ambivalents et contradictoires, une analyse qui doit être consciente du rôle de volonté de pouvoir et de connaissance et de soi-même et de l'autre:

«In contrast I suggest, in a very preliminary way, that the stereotype is a complex, ambivalent, contradictory mode of representation, as anxious as it is assertive, and demands not only that we extend our critical and political objectives but that we change the object of analysis itself.

The difference of other cultures is other than the excess of signification or the trajectory of desire. These are theoretical strategies that are neces­sary to combat 'ethnocentricism' but they cannot, of themselves, unre­constructed, represent that otherness. There can be no inevitable sliding from the semiotic activity to the unproblematic reading of other cultural and discursive systems. There is in such readings a will to power and knowledge that, in failing to specify the limits of their own field of enunciation and effectivity, proceeds to individualize otherness as the discovery of their own assumptions» (o.c. p. 70).

L'analyse de Bhabha nous éclaire sur quelles difficultés presque insurmontables la lecture des produits culturels et religieux de l'autre s'expose. Il réfère au danger du fétichisme dans l'objectivation et la représentation de la culture de l'autre ce qui inclut presque inévitablement la pratique de la construction des stéréotypies ethnocentristes. Cette procédure de stéréotypie obéit à des mécanismes complexes et raffinés, difficiles à éradiquer.

Cet avertissement méthodologique nous incite à la prudence, pour considérer les énonciations des jeunes Marocains par exemple concernant leur soi-disant «fondamentalisme», comme de simples produits de leur situation sociale, de leur pauvreté et avenir voué au chômage, de leur éducation scolaire:


«In the objectification of the scopic drive there is always the threatened return of the look; in the identification of the Imaginary relation there is always the alienating other (or mirror) which crucially returns its image to the subject; and in that form of substitution and fixation that is fetishism there is always the trace of loss, absence. To put it succinctly, the recognition and disavowal of 'difference' is always disturbed by the question of its re-presentation or construction.

Stereotyping is not the setting up of a false image which becomes the scapegoat of discriminat­ory practices. It is a much more ambivalent text of projection and introjection, metaphoric and metonymic strategies, displacement, overdetermination, guilt, aggressivity; the masking and splitting of 'official' and phantasmatic knowledges to construct the positionalities and oppo­sitionalities of racist discourse» (o.c. p. 81-82).

Au lieu d'être le résultat de naïveté, la signification de la stéréotypie se montre paradoxale, hybride, polymorphe et perverse:

«It is recognizably true that the chain of stereotypical signification is curiously mixed and split, polymorphous and perverse, an articulation of multiple belief. The black is both savage (cannibal) and yet the most obedient and dignified of servants (the bearer of food); he is the embodiment of rampant sexuality and yet innocent as a child; he is mystical, primitive, simple-minded and yet the most worldly and accomplished liar, and manipulator of social forces» (o.c. p. 82).

 

3. Un mécanisme important et propre au discours tant colonial qu'anti-colonial, c'est le mimétisme, la création de l'homme mimétique (cf. Fanon 1952). Les discours réciproques répètent inévitablement et souvent inconsciemment les caractéristiques de l'un et de l'autre. Quiconque désire objectiver et représenter soi-même ou l'autre, retrouve tant soi-même que l'autre dans son miroir, obéissant aux lois de ressemblance et de similitude:

«If I may adapt Samuel Weber's formu­lation of the marginalizing vision of castration, then colonial mimicry is the desire for a reformed, recognizable Other, as a subject of a difference that is almost the same, but not quite. Which is to say, that the discourse of mimicry is constructed around an ambivalence; in order to be effective, mimicry must continually produce its slippage, its excess, its difference» (o.c. p. 86).

On ne retrouve l'homme mimétique pas seulement dans la littérature coloniale et actuelle, mais aussi dans les énonciations quotidiennes des populations du monde non-occidental, alors aussi dans les attitudes et pratiques de nos élèves qui désirent intégrer la modernité:

«At the intersection of European learning and colonial power, Macaulay can conceive of nothing other than 'a class of interpreters between us and the millions whom we govern - a class of persons Indian in blood and colour, but English in tastes, in opinions, in morals and in intellect - in other words a mimic man raised 'through our English School', as a missionary educationist wrote in 1819, 'to form a corps of translators and be employed in different departments of Labour'. The line of descent of the mimic man can be traced through the works of Kipling, Forster, Orwell, Naipaul, and to his emergence, most recently, in Benedict Anderson's excellent work on nationalism, as the anomalous Bipin Chandra Pal. He is the effect of a flawed colonial mimesis, in which to be Anglicized is emphati­cally not to be English» (o.c. p. 87).

On peut donc poser la question de savoir si dans ce monde ambivalent de l'homme mimétique les «objets fondateurs» de la culture occidentale comme le «corps» et le «livre» fonctionnent de la même manière. Bhabha parlant du discours colonial présent en Inde, considère ces «objets fondateurs» comme des «objets trouvés» accidentels qui sont déformés par le discours racial. Il décrit le destin de l'«objet fondateur» par excellence, la Bible transmis dans des conditions fétichistes:


«In the ambivalent world of the 'not quite/not white', on the margins of metropolitan desire, the founding objects of the Western world become the erratic, eccentric, accidental objets trouvés of the colonial discourse- the part-objects of presence. It is then that the body and the book lose their part-objects of presence. It is then that the body and the book lose their representational authority. Black skin splits under the racist gaze, displaced into signs of bestiality, genitalia, grotesquerie, which reveal the phobic myth of the undifferentiated whole white body. And the holiest of books - the Bible - bearing both the standard of the cross and the standard of empire finds itself strangely dismembered. In May 1817 a missionary wrote from Bengal:

"Still everyone would gladly receive a Bible. And why? - that he may lay it up as a curiosity for a few pice; or use it for waste paper. Such it is well known has been the common fate of these copies of the Bible.... Some have been bartered in the markets, others have been thrown in snuff shops and used as wrapping paper"» (o.c. p. 92).

 

La lecture de Bhabha fait nous rendre compte dans quel jeu de complexités et d'ambiguïtés de discours nous arrivons si nous voulons interpréter les énonciations des jeunes Marocains de notre enquête. Il est évident qu'une lecture naïve, qui ne se rend pas compte de pareilles analyses postcoloniales et de pareilles positions transculturelles, aboutit à un ethnocentrisme simple qui déforme dès le commencement la signification de leur attitude et pratique. Dans l'Introduction j'ai cité des exemples de lectures naïves de la part des chercheurs scientifiques américaines.

Bhabha ne néglige pas l'importance de l'aspect psychologique, il réfère donc pour comprendre la vision paranoïde qui influence la lecture transculturelle à un texte de Sigmund Freud, Some neurotic mechanisms in jealousy, paranoia and homosexuality: ...

«They [the paranoid], too, cannot regard anything in other people as indiffer­ent, and they, too, take up minute indications with which these other, unknown, people present them, and use them in their 'delusions of refer­ence'. The meaning of their delusions of reference is that they expect from all strangers something like love. But these people show them nothing of the kind; they laugh to themselves, flourish their sticks, even spit on the ground as they go by - and one really does not do such things while a person in whom one takes a friendly interest is near. One does them only when one feels quite indifferent to the passer-by, when one can treat him like air; and, considering, too, the fundamental kinship of the concepts of 'stranger' and 'enemy', the paranoic is not so far wrong in regarding this indifference as hate, in contrast to his claim for love» (o.c. p. 93).

Les analyses de Homi Bhabha nous réfèrent à l'époque coloniale comme source des ambiguïtés qui caractérisent la condition actuelle. Or, arrivé à ce point de la connaissance théorique du mécanisme original des bricolages, il est nécessaire d'étudier le processus pratique des transformations historiques dans lequel l'époque coloniale a résulté. Nous suivrons à la fin de cette époque le vol du hibou de Minerve comme il a été dessiné par Gregory Starrett afin de comprendre le destin ambigu de la modernité dans nos jours.

 

c. Déconstruction de la globalisation éducative: l'objectivation et la fonctionnalisation de la tradition arabe dans l'enseignement moderne (Gregory Starrett).

 


La notion couramment admise pour caractériser la phase actuelle de notre culture est la «globalisation». Cette notion extrêmement vague cache de très différentes significations. Dans notre cas d'une enquête parmi des jeunes à l’âge de bachelier il est très important d'analyser le processus de la globalisation dans le domaine de l'éducation, c’est-à-dire les stratégies des gouvernements arabes concernant l'enseignement et les effets de leurs mesures sur l'ensemble de leurs sociétés.

Les deux facteurs dominants et fondamentaux de ce processus de modernité globale sont (1) l'objectivation et (2) la fonctionnalisation de la tradition arabe. Sans une connaissance profonde de ces deux facteurs cachés, le développement du monde arabe reste une énigme complète et le lecteur sera livré aux platitudes des médias.

Le chercheur Gregory Starrett vient de publier une étude excellente sur ces processus en Egypte: Putting Islam to Work: Education, Politics, and Religious Transformation in Egypt (Berkeley, Los Angeles & London, 1998). Vu l'ignorance courante sur cet aspect de la «globalisation», je n'hésite pas à le citer en détail. Les pages suivantes introduisent le lecteur à la problématique de l'enseignement dans le monde arabe qui a eu son corollaire dans une transformation totale de l'espace public, du rôle de la religion, de la création d'une société civile ouverte aux influences de différentes formes de fondamentalismes comme étant des fruits de la modernité. Ces analyses jettent une nouvelle lumière sur les énonciations de nos élèves interrogés. Elles montrent leur implication dans une transformation sociale et idéologique inaugurée par les nouvelles formes de la communication.

Le point de départ est la notion de l'islam comme «tradition» pratique (cf. l'Introduction). Starrett décrit les deux facteurs qui déterminent cette «tradition» pratique  - l'objectivisation et la fonctionnalisation - de la façon suivante (écriture en italiques par R.H.):

«Just as wild plants have to undergo systematic genetic alterations to make them useful as cultivated foods, so "Islam" has to be altered to make it useful as a political instrument. Two interrelated processes have been operating throughout the Muslim world thus to domesticate the tradition of Islam. First, there is the process of "objectification", the growing consciousness on the part of Muslims that Islam is a coherent system of practices and beliefs, rather than merely an unexamined and unexaminable way of life. This is a pervasive process throughout the Muslim world. In Oman, a rural schoolteacher observes that "People here do not know Islam; they pray and sacrifice, but they do not know why". "Knowing" Islam means being able to articulate the religion as a defined set of beliefs such as those set down in textbook presentations» (o.c. 8).

«As Brinkley Messick has shown with respect to Yemen, the codification of Islamic law for application in Western-style court systems induces a comparable series of changes in the way that politicians, scholars, jurists, and citizens relate to different sorts of sacred and derivative texts. The result is monovocal, reified "Islamic Law" that lacks the flex­ibility characteristic of older styles of jurisprudence.


The second process through which the Islamic tradition is passing operates on several levels, and serves to make the newly synoptic and systematized "Islam" practically usefull I call this process functionalization. In general, functionalization refers to processes of translation in which intellectual objects from one discourse come to serve the strategic or utilitarian ends of another discourse. This translation not only places intellectual objects in new fields of significance but radically shifts the meaning of their initial context. In the Egyptian case a whole series of existing religious discourses have been reified, systematized in novel fashion, and set to work fulfilling the strategic and utilitarian ends of the modern and secular discourse of public policy. Traditions, customs, beliefs, institutions, and values that originally possessed their own evaluative criteria and their own rules of operation and mobilization become consciously subsumed by modern-educated elites to the evaluative criteria of social and political utility. On an institutional level, indepen­dent local religious study circles are brought under the control of central or district government bureaucracies to act as tools of mass socialization. (...) In all of these processes existing discursive logics are altered and control is shifted to a central authority or entrusted to groups other than those who traditionally set the terms of religious discourse» (o.c. p. 9-10).

La technologie nouvelle de la communication crée une nouvelle relation entre gouvernants et gouvernés, qui paraît souvent surprenante:

«One of the central conclusions of this book is that elites can profit from the manipulation of power/knowledge only insofar as they create competitors possessing the tools of opposition. (Such problems are increasingly familiar, for example, to the U.S. military, whose   development of computer and com­munications systems - intended to create strategic superiority over its superpower rivals - now puts it at risk from bright teenagers with home computers and Internet connections.) Educational systems thus have a direct political role in creating the intellectual and institutional technol­ogies that generate distineth new social groups, not just an indirect role diagnostic of a standing distribution of power. In Egypt, religious edu­cation is only one of the school-related issues around which political conflict has crystallized» (o.c. p. 11).

Malgré le fait que les étudiants reproduisent normalement dans l'éducation leur propre statut subalterne, l'autorité affaiblie de l'état leur offre une chance de négocier leur propre position sociale et de contester le statu quo:

«Social agents are not passive bearers of ideology, but active appropriators who repro­duce existing structures only through struggle, contestation, and partial penetration of those structures» (o.c. p. 14).

«(...) contrary to top-down models of the imposition of unequal social rela­tions, educational institutions are one of many social sites within which specific populations actively reproduce their own subordinate status. Status negotiations within and between peer groups, conscious and un­conscious strategies of resistance to institutional authority, and the re­alistic perception of often limited employment opportunities after leav­ing school life, together channel the creative interactions of students themselves toward the reproduction of standing relations of power. The trinity of ethnicity, class, and gender inequalities has consumed nearly all the attention of critical theorists of education. Systematic crit­ical treatments of the reproduction of religious traditions are conspiciously absent» (o.c. p. 12).

 

J'entends suivre les analyses lucides de Starett concernant trois aspects de sa thèse de l'objectivication et de la fonctionnalisation de l'islam. D'abord le cadre de (1) la modernisation de l'enseignement et la théorie de la modernisation. Ensuite le rôle de la prétendue (2) «fondamentalisation» de l'islam dans l'enseignement. Finalement (3) la fonctionnalisation de l'islam dans l'enseignement et les livres scolaires.

 

1. La théorie de la modernisation néglige habituellement le rôle de la religion comme facteur de changement social:

«The functionalization of religion - putting it consciously to work for various types of social and political projects - appears to stand opposed to the modernization paradigm in which religion is viewed alternately as benignly irrational and as actively obstructionist» (o.c. p. 9-10).

Cependant, il faut reconnaître d'abord que le contenu de l'islam réel de la population est saturé des effets des moyens de communications actuellement disponibles:


«Islam makes full use of the communications revolution and the industrial economy to manifest itself in every conceivable medium, saturating the physical environment with messages, objects, structures, and signs whose power emerges from the "reciprocation of thought in worked matter, and of worked matter into thought"» (o.c. p. 92).

Le fait que les effets sociaux de la religion en tant que matière scolaire étonnent actuellement, doit être considéré dans le cadre du système d'enseignement qui a toujours été - en Occident aussi - un outil de domestication de la population, de sa soumission au service des besoins de la société industrielle (cf. Bourdieu). Mitchell (1988) offre beaucoup d'exemples de la sounission à la discipline des Égyptiens pendant la période coloniale anglaise. Les valeurs humanistes ne jouaient qu'un rôle très secondaire:

«For despite the patriotic mythology surrounding the development of popular schooling in Europe and the United States, the rapid expansion of popular education during the mid-nineteenth century was motivated not as much by a humanistic longing to open children's minds to the glories of culture, civilization, and personal growth as by the desire of political elites to manage the outlook and behavior of the working classes through promoting and institutionalizing programs of mass socializa­tion. Fears of social disruption by the lower classes - through crime, vice, and popular rebellion - motivated the creation of prophylactic measures like popular schooling that would, in theory, produce disci­plined, competent workers with little incentive to disturb the status quo. The advent of European control over Egypt during the last quarter of the nineteenth century' transported these same fears and responses in a long southeastward arc across the Mediterranean and down through the Red Sea, completing finally the strategic geographical circuit between Great Britain and India» (o.c. p. 25).

«The deep tensions within the imperial project resulted, on the cultural level, in conflicting experiences of cultural process that were rationalized as being a choice between the twin dichotomies of "religious" versus "secular" government, and "traditional" versus "modern" society. Choosing the secular and modern meant, among other things, embrac­ing the notion that mass schooling would provide an inexpensive mech­anism of centralized and neatly total control over the inner lives of Egyp­tians» (o.c. p. 15).

L'hégémonie coloniale imposée et élaborée par une stricte mise au pas mentale et physique était surtout une réalité pour les classes subordonnées:

«The concept of hegemony, it is too often forgot­ten, refers to structures of thought, feeling, and practice that are as com­monsensical to cultural elites as they are to subordinates» (o.c. p. 15).

Dans le cadre de cette tradition hégémoniale il faut situer la fonction et le contenu de l'islam actuel. Dans les pays musulmans, l'islam joue un rôle comparable au socialisme et au nationalisme en Occident, un rôle hégémonique qu'il continue à jouer aussi actuellement:

«In becoming hegemonic, Islam (like political economy, or evo­lutionary theory, or Marxism, or any of a half-dozen other comprehen­sive ideological systems) is forced by necessity not only to provoke limited counterlanguages, but to become itself the language in which cultural and political battles are fought by the vast majority of interested parties. That language, moreover, does not merely express social divi­sions, but by the logic of translation from its traditional technologies of reproduction to the technologies of the school (and, increasingly the market), it creates new divisions, new complications and conflicts, new ambiguities» (o.c. p. 219).

 


2. Le deuxième facteur plus proche à étudier concerne le processus de la prétendue «fondamentalisation» religieuse. Selon l'opinion commune cette «fondamentalisation» en tant que recours au passé ne participe pas de la modernisation. La séparation entre l'État et la religion aurait également suspendu la force de la religion comme mobile social et renvoyé la religion à la périphérie de la société:

«This passage encapsulates two fallacies of modernization theory that have found their way into more recent attempts to account for the rise of Islamism - or, the term I prefer, the Islamic Trend - in Egypt. First, there is the false assumption that movements like the Muslim Brothers or the radical Jihad and al-Gama`a al-Islamiyya groups represent "tra­ditional Islam" reasserting itself. And second, there is the false assump­tion that, in the case of Egypt as in the case of historical development generally, secularism will replace religion in a global and irreversible evolutionary process. On such an assumption, scholarly concern with religious education in the public school would be a misplaced effort, since the role of the nation was assumed to have eclipsed that of God as the focal point of public veneration» (o.c. p. 17).

Pourtant, l'histoire des mouvements religieux a montré tout à fait le contraire de la prévision occidentale. Les critiques des Anglais concernant le ritualisme et l'obscurantisme de la religion se sont retournées contre eux-mêmes, contre leur propre système éducatif. La conclusion était un projet d'instaurer de nouveaux programmes pour l'éducation religieuse:

«In a very different vein, schoolteacher Hassan al-Banna began in 1928 to build the Muslim Brotherhood, a modern-style party orga­nization using schools, youth groups, news media, national congresses, and social service provision to mobilize hundreds of thousands of active members around the anticolonial cause. It is not very surprising that the criticisms Europeans had leveled at the Islamic establishment in the nine­teenth century - that it was "dry, dead, ritualistic, and irrelevant to the needs of living Muslims" - were repeated in the twentieth century by the Muslim Brotherhood itself. The creation of an objectified and func­tionalized Islamic tradition served the political purposes of very different interest groups. Meanwhile, each side accused the other of "reactionary obscurantism," the British aiming the charge at the Brotherhood, whom it perceived as a cynically antimodern force allied with the Palace of King Fuad; the Brotherhood aiming the charge at al-Azhar, whose version of Islam they denounced as being "supported and maintained by the imperialists." In terms of mass religious education, intellectuals of all political viewpoints began coming to the conclusion - particularly during the interwar years - that properly crafted and carefully targeted pro­grams of "modern" Islamic instruction could be simultaneously socially stabilizing and economically progressive forces» (o.c. p. 63).

Cependant, le résultat de ces nouveaux programmes pour l'éducation religieuse a effectué un changement de l'ensemble de la société. Ce changement d'une prise de conscience nouvelle n'était pas visé par les autorités, ni pendant la période coloniale, ni à l'ère d'indépendance: 

«The spread of literacy together with the functionalization of the religious tradition has created a new Islam, one that is defined as a necessary instrument of public policy.

Just as advertising in capitalist societies works not so much by building loyalty to particular products, but by reinforcing the advan­tages of consumption in general, so religious messages in public space largely exert general rather than specific effects. This is why the state is finding it so difficult to control the movements it helped set in motion. Like its own Islamist opposition groups or Algeria's Islamic SaIvation Front, it has participated in a relentless "establishment of Islamized spaces" and created a need for which it cannot provide sole satisfaction» (o.c. p. 229).

Il faut donc constater que le processus de la «fondamentalisation» religieuse est l'une parmi les multiples conséquences tout à fait normales de l'ensemble de la fonctionnalisation sociale:


«Egypt's Islamic Trend, far from being an essentially violent fringepolitical movement, is pervasive, persistent, and normal, an immense counterculture whose effects on individuals and society do not remain confined to the immediate adherents of specifically political movements and organizations. Its most characteristic manifestations are not unpredictable outbreaks of sectarian violence, bombing conspiracies, or the angry denunciation of creative artists (whether Salman Rushdie or Neguib Mahfouz), but rather the manifold changes it has created in the way educated Egyptians practice, apprehend, and represent their religious heritage» (o.c. p. 90).

Il faut en conclure qu'il ne suffit aucunement de décrire cette «fondamentalisation» religieuse comme politisation exclusive de la religion. Les transformations de la fonction de la religion et de son contenu résultent des processus internes de la société en général, c'est-à-dire autant des mesures gouvernementales de la part des autorités que des réactions contestataires de la population:

«What distinguishes this new Islamic culture from that which Egyptians have experienced historically? Davis and many others have argued that "Islamic radicalism should not be understood in terms of the concept of revival or resurgence but rather as the politicization of Islam." Indeed, one of the more popular glosses of the phenomenon in both the Middle East and the West is "Political Islam," a label that both identifies the Islamic Trend with conflicts about political power, and which tends to delegitimize it by implicitly contrasting it with some­thing else ("Social Islam"? "Personal Islam"? "Spiritual Islam?" "Real, Genuine Islam"?). The difficulty with the label is that Islam - like Chris­tianity - has always been available as a political discourse, and has been "politicized" for most of this century insofar as it has been appropriated for self-conscious use by institutions like the Ministry of Education for the purpose of furthering state goals, whether hygienic reform or social control. In fact, the Trend is partly a reaction against that politicization, or at least against the groups that claim exclusive, state-sanctioned authority to interpret Islamic scripture. It is, in Asad's terms, a new reli­gious tradition. In this sense, Islamic activist groups are similar to the Christian Prot­estant movements of sixteenth-century Europe» (o.c. p. 230-1).

Il est donc évident qu'en contraste avec la conception courante qui qualifie le «fondamentalisme» phénomène arriéré, recul et de répétition du passé, nous avons à faire avec un modèle original de la modernité:

«Linking "fundamentalism" with regression or antimodern­ity not only misrepresents the lives of Muslims who experience such approaches to Islam as the pinnacle of civilization, but embraces an oddly skewed vision of history. "The rise of Islamic fundamentalism," in the words of Victoria Bernal, "is not a reaction against change, but change itself" Moreover, it is part of a process of change without end» (o.c. p. 248).

 

3. Le troisième aspect de la modernité c'est la fonctionnalisation des données sociales comme par exemple les matières religieuses utilisées dans l'éducation scolaire:

«Functionalization, as a set of discursive and social practices that provides both for the interpretation and the application of these divine truths, constructs not so much a single reading of Islam but a frame­work in which Islam is to be read. Diametrically opposed positions can be derived from the same assumptions or observations, and disagree­ments then acquire the spurious appearance of fundamental difference when in fact they reveal a common set of understandings» (o.c. p. 155).


«With respect to the school textbook, functionalization is a process of reading and explicating the physiological, social, and political func­tion of Muslim practices in such a way that these practices appear uniquely effective tools for the conduct of modern life» (o.c. p. 129).

Starrett en offre un exemple intéressant qu'il faut citer dans sa totalité pour voir en détail ce que signifie la notion abstraite de la functionnalisation concrètement pour l'élève qui suit une leçon sur la religion à l'école:

«But at the end of the life story of Joseph in the Egyptian fifth grade book, the authors of the text have appended a short patriotic paragraph:

And thus Egypt has always been, and still is, a refuge for the prophets and the illustrious and outstanding people from the Arab nation and the Islamic world, who have been delighted to experience it, always sure of its welcome, and living within its family as beloved brothers.

While Joseph was not an Arab, he was a Muslim, both as a prophet of God in his own right and as the great-grandson of Abraham, builder of the ka`ba in Mecca (sura 12,101). With this brief paragraph the text's authors have effectively Islamized Egypt twenty-three centuries before Muhammad.

While this reinterpretation constructs readings of history that legiti­mate the authority of policymakers, functionalization as a specific textual process harnesses divine intention to public policy itself, helping to bring religious instruction into the conscious service of independent social and political ends. To illustrate this process, we can look at the textbooks' use of science, technology, and medicine. On one level, the interdepen­dence of Islam and science is stressed in order to avoid the pitfall of implying that secular knowledge is inseparable from secularism. On an­other level, though, the linkage is made to bless elements from the re­ligious sphere with the elevated status of science's secular mystique. This interdependence of science and religion is a constant refrain in both public and private sector Islamic literature for all age levels, an important part of a technocratic approach to economic and social policy» (o.c. p. 138).

«Finally, Islamic concepts and practices are corroborated by modern science. Scientific research, particularly from foreign countries or inter­national agencies, is cited to show that secularists are finally discovering those truths that Muslims have known all along. This process is not limited to government-issued textbooks, but is a general feature of the production of contemporary genres of Islamic literature» (o.c. p. 139).

La fonctionnalisation de l'islam ne signifie pas une réinterprétation anachronique mais une contextualisation actualisée des intentions divines prescrites par l'islam.

Ce processus de la fonctionnalisation comprend deux aspects: d'abord les objectifs sociaux (par exemple l'hygiène) sont représentés comme des pratiques islamiques, donc des éléments essentiels de l'idéologie hégémoniale qui fonde la base de la société. Deuxièmement la justesse de ces fonctions pratiques effectue la légitimation de cette idéologie hégémoniale, c'est à dire de l'islam, d'une façon moderne:

«Logically, if not psychologically, this functionalization is a two-step process. First, social functions (increased health, cleanliness, order) are attributed to Islamic practices. Then these functions are interpreted not only as effects, but as the primary' intent of given practices, and therefore divinely sanctioned themselves. Moreover, as in the case of ablutions, additional terms can be added to the formula. In stressing cleanliness both as a contributor to individual health and a token of social progress (`unwan al-ruqiy wa al-hadara), the text closes the causal circle. Since advanced civilizations are noted for attention to cleanliness and the Is­lamic community is the first among peoples, then physical cleanliness must be the primary function of the ablution.


If reinterpretation is an anachronistic reading of historical events, functionalization is in part a recontextualized rendering of divine inten­tion. These two methods help shape the content of classroom texts, while consolidation and grading affect their format. There is, finally, a fifth process at work in the composition and use of these texts. That is the process of ritualization, which does not figure in the transformation of scripture into lesson, but in the resacralization of the lesson itself. Structured recitation and memorization of the textbook in anticipation of examinations, periodic in-class quizzing, the regular appearance of activities and exercises for which determined responses are often ex­pected, and the implied double audience (text for students, footnoted instructions for the instructor) build around the textbook a congrega­tion engaged several times a week in its ritual appreciation. The textbook provides the liturgy for ritual dramatizations of the moral authority of the state» (o.c. p. 142).

Il est évident que cette fonctionnalisation des données de l'islam n'apporte pas seulement ses conséquences pour la méthode et le résultat de l'enseignement dans les classes scolaires. Une fois apprise, cette fonctionnalisation s'élargit pour les croyants-citoyens dans la vision méthodique de leur appréhension detous les phénomènes de la société. La méthodologie qu'elle comprend ne se fonde pas sur une référence aux cheiks traditionnels, sur une exégèse compliquée des spécialistes des commentaires du livre saint.

Non, chaque personne obtient la liberté de contextualiser par l'utilisation de son propre raisonnement l'héritage sacré au milieu des réalités naturelles et à partir des faits sociaux contemporains. La contradiction entre le sacré et le profane disparaît dans une méthode fonctionnelle de rationalisation. Le pouvoir religieux retourne aux mains des laïques, qu'ils soient ingénieur, enseignant ou travailleur. La classe des oulémas-prêtres se voit découronnée, les institutions établies de la légitimation étatique comme al-Azhar ne paraissent plus offrir l'accès unique à la vérité religieuse. À partir de la «fondamentalisation» opère de fait une démocratisation idéologique, politique et rationnelle... Par contre, il est clair qu'à partir de la perception de la modernité occidentale, il s'agit d'une démocratisation bricoleuse qui ne correspond pas aux exigences du développement mondial. De nouveau le bricolage paraît être la notion centrale pour comprendre les attitudes et pratiques de nos élèves marocains. Même si chez eux-mêmes cette notion d'une complication irrationnelle est parfaitement absente et que leur jugement fondé sur des arguments spécifiques, nous reprochera un bricolage tout aussi excessif dans notre relation du profane public avec la religion privée. 

Concernant l'enquête, il est évident que la tendance «fondamentaliste» que nous venons de constater chez les jeunes Marocains a des conséquences importantes pour leur vision et mentalité en général. Leur «fondamentalisme» ne leur procure pas seulement une grande liberté pour contextualiser leur héritage religieux, l'islam. Ce «fondamentalisme» leur permet également de se distancier de l'idéologie et de la politique étatique et de les critiquer sur la base des données de l'islam, c'est-à-dire sur les même données traditionnellement manipulées par l'État à son propre avantage. L'ouverture causée par l'éducation salafiste crée donc contre les intentions des autorités une espace de liberté de contestation, quoiqu'il ne soit pas dans le sens occidental de la démocratie.

Le résultat final de ce processus de modernisation n'est pas une sécularisation, un désenchantement de la réalité, mais une sacralisation du profane. Il est important de constater que ce fait social est une source de beaucoup de malentendus chez les sociologues, notamment occidentaux. Le développement social de la modernisation aux pays musulmans se montre donc l'inverse parfait de celui de l'Occident:


«Two things should be emphasized here with respect to the Egyptian case. The first is that the preoccupation with function is a general cog­nitive framework for the interpretation of social objects and events, an intellectual practice that is applied publicly both in strategic educational planning and in the mundane communication of subject matter in the classroom. Again, to take the example of ritual ablutions, educators use the connection between cleanliness and the Islamic tradition to encour­age hygienic behavior, advising students that hygiene is the primary in­tent of the ritual. In learning this lesson, children learn both the explicit message that Islam looks after the individual's health and the implicit message that Islamic practices are to be examined for their latent func­tions and their social effect. In essence, the intertextual structure of "tra­ditional" Islamic scholarship, which linked primary texts with written commentaries and glosses, has been broken. For in schoolbook dis­course, sacred texts are linked with the observable world, both natural and social, as both their referent and their best proof. The ordinary educated Muslim need not master a complex body of legal or philo­sophical material in order to participate in functionalist discourse; the physician, the engineer, and the bureaucrat are equally well-equipped to bring their experiences of social, mechanical, and natural order into the discussion of God's nature.

Second, this functionalization occurs without the desacralization of the material, so that the process Durkheim described early in this century as one of the goals of the modern educational system is subverted. Naturalistic and materialistic explanations coexist with supernatural ones, for Muslims perceive the two as noncontradictory. The "real" reasons for religious practices do not strip off their theological cloaks. Since God is concerned with the welfare of the Muslim community, the pre­scriptions of Islam are not only beneficial, but manifestly rational. What is left is to see how these utilitarian ideologies are consolidated and maintained in public culture after the child leaves the elementary school's moral assembly line» (o.c. p. 152).

 

§5. Déconstruction du «bricolage» marocain en rupture avec la globalisation.(retour)

 

a. Les structures bricoleuses du système étatique et religieux marocain (Rahma Bourquia).

La plupart des pays arabes se trouvent toujours de fait dans une situation ambiguë de formation de leurs États. Cette situation n'est pas seulement due aux manipulations des colonisateurs. Malgré le fait que formellement les pays arabes sont le produit historique d'une centralisation étatique imposée par le colonisateur, ce qui a engendré comme réaction le nationalisme de l'État-nation (par exemple celui de Jamal Abdel Nasser), ce processus reste matériellement ambigu. Le nationalisme des États comme le Maroc est originaire du salafisme (cf. Cleveland: Islam against the West, Shakib Arslan and the Campaign for Islamic Nationalism. London, 1985). Ce nationalisme spécifique a renouvelé des traditions historiques, ce qui offre souvent le spectacle d'une double ou triple loyauté: au nationalisme de Nasser, au panislamisme salafiste, aux traditions survivantes de l'empire khalifal. Historiquement le fait d'avoir participé à une grande unité d'empire, que ce soit l'empire ottoman ou le khalifat maghrébin, jette une ombre sur la nouvelle formation politique et territoriale toujours en cours de réalisation, celle de l'État-nation (cf. Corm 1989). Ces deux formations traditionnelles et modernes se fondent sur de différentes conceptions de la politique et du territoire qui occasionnent des contradictions et nécessitent souvent des bricolages afin de les expliquer et de les légitimer.


Dans ce sens j'ai analysé en détail dans mon Marokko en de Sahara - Le Maroc et le Sahara, déconstruction d'un conflit de modernisation - (Amsterdam, 1990) les conflits de principe qui naissent à partir de ces deux conceptions différentes. L'impasse insoluble devant laquelle se trouvait la Cour de la Haye concernant le Sahara témoigne du problème auquel une solution bricoleuse offre la seule sortie juridique. Pourtant, pour le Maroc d'autres problèmes, comme celui de délimiter des centaines de kilomètres de frontière avec l'Algérie, ne sont pas encore résolus et restent une source potentielle de conflit armé entre pays «frères». Dans mon étude mentionnée ci-dessus j'ai montré comment les opinions argumentées pendant la discussion autour du conflit de Sahara diffèrent. Une unanimité concernant la souveraineté de l'État arabe fait encore défaut. Les prises de position historiquement possibles varient de façon extrême (cf. selon ordre chronologique): Doutté 1914; De Castries 1923; Trout 1969; Cour Internationale 1975; Rézette 1975; Laroui 1976; Dessens 1979; Hodges 1983; CRESM 1984; Barbier 1984; Huibregtse 1984; Baduel 1985; Gaudio 1985; Seddon 1986; Zunes 1987; Cagne 1988; Benmessaoud 1989; Hassan II prés. 1990, 1993).

 Les deux fronts sont irréconciliables: les idéologues de la modernité occidentale refusent carrément de reconnaître n'importe quel titre de droit au défenseurs du khalifat traditionnel. Pourtant, dans la constitution marocaine il faut constater l'existence d'une cohabitation (d'un «bricolage» si on veut) du khalifat traditionnel avec l'État-nation moderne.

Par conséquent, il faut conclure de ceci que, loin de considérer mes contributions à l'analyse des ruptures épistémologiques et du bricolage comme des abstractions métaphysiques, il convient de les voir comme des éclaircissements polémologiques concrets de l'actualité. Elles sont en dernière instance une contribution pour comprendre la vision des élèves interrogés dans l'enquête sur la politique nationale et internationale.

 

Pour comprendre le contexte «bricoleur» de la formation de l'État marocain l'éclaircissement de Rahma Bourqia est utile. Dans son In the Shadow of the Sultan: Culture, Power and Politics in Morocco (Bourqia & Miller ed. Harvard, 1999) Bourqia analyse la genèse des structures autoritaires du système actuel à partir du système historique de dar al-mulk: «dar al-mulk reinvented: reelaborating and disseminating the master-disciple relationship by means of a new authoritarianism»:

«Rather than simply assuming either a transhistorical legitimacy or an arbitrative function as the essence of the monarchic system, I propose instead to sketch out the evolution of dar al-mulk into an authoritarian modern state. First, let us define this authori­tarian structure before proceeding to an analysis of the processes of its colonial and postcolonial institutionalization» (o.c. p. 159).

Les structures autoritaires sont à localiser dans les relations de pouvoir entre les différents clans des autorités qui composent le système:

«The definition of this structure can be made by highlighting relationships among the principal elements of the regime, which may be summarized as follows:

_Restriction of the power of decision to a small group of men, of whom only one truly emerges onto the public scene;

_Absence of social control over the apparatus of state and, instead, a society that is controlled by a highly ramified and repressive bureaucratic apparatus;

_A need to conform to what the state defines as popular tradition, which need goes hand in hand with a loyalty-based ideology that is defined largely on ethnic or theo­logical grounds or both and then endorsed by nationalist ideals;

_Nontolerance of public expressions of political pluralism, regardless of what that pluralism may be, and a state that seeks to arbitrate conflicts of interest through its own means (this limited pluralism is upheld by some as a fun­damental characteristic of all authoritarian govern­ments);21


_Obedience and the fulfillment of duty in the form of ostentatious submission to the leader's authority (all bureaucratic behavior is modeled after the relationship to the leader: at every rank, passivity is required from the subaltern who must react to the leader's actions and authority)» (o.c. p. 159).

Cette structure autoritaire du système traditionnel de pouvoir continue son modèle dans les formes de la société actuelle:

«The intelligentsia is digested en masse by the apparatus of the state, is reclassified, becomes declassé, or is physically eliminated. In this context, the coopting of the elite facilitates the insertion of centralized power at the local level through its social, familial, and ethnic origins. How­ever, this insertion is short-lived due to the factional nature of politics at the local level. Three levers of control remain: accel­erated economic development, ideology, corruption and repres­sion. Economic development is limited from within by the prebendal character of the groups in power, a feature that is linked logically to the mode of cooptation and the rules concern­ing loyalty. It is also limited by an unequal exchange and a dependence on external economic powers. Consequently, social explosions and their repression occur with regularity» (o.c. p. 161).

Les décisions principales pour la continuation de ces structures ont été prises pendant l'époque coloniale par l'intervention du colonisateur français qui prétendait respecter et garder intacte la tradition. En vérité le colonisateur français refusait à introduire les structures plus démocratiques de sa métropole et n'introduisit qu'un système centralisé et cela dans le cadre d'une légitimation du pouvoir sultanique par la construction d'une façade de tradition rendue inopérante. Pour la manipulation de ses propres activités afin d'imposer le pouvoir absolu dans les domaines de l'économie et de l'administration et aussi pour organiser le lieu de résidence de ses agents, la création d'un espace moderne séparé strictement des médina's anciennes était nécessaire. Cet espace artificiel et bricoleur moderne signifiait de fait l'introduction d'un apartheid architectural, économique, social et administratif, ce qui forçait les Marocains à vivre dans un musée de façades historiques (cf. Abu-Lughod 1980; Haleber 1990b; Lyautey 1927; Lyautey 1953-54; Pascon 1977; Rabinow 1995).

Le synchronisme de deux épistémès séparés par des ruptures épistémologiques était construit dans la réalité du temps et de l'espace. Il est évident que ce paradoxe de la vie quotidienne devint la cause de bricolages, hybridités et mimétismes pour les Marocains, tant pour ceux de la génération de l'époque coloniale que pour nos élèves d'aujourd'hui. Bourquia nous explique l'organisation du système de pouvoir actuel accompagné d'une corruption redoutable comme continuation des faits accomplis du passé colonial: ...

«Meanwhile, the central power, pushing to the limit the pre­viously fluid definition of umma, became the owner of land, forests, and river basins, while monopolizing the use of arms. To be sure, alternative redefinitions were possible. For example, the jama`a could have easily been redefined as an elected rural and municipal council and umma as a parliament. However, rather than eliciting this democratic potential of the so-called tradi­tional Moroccan institutions, the colonial system made other choices; it tapped the autocratic potential of these institutions within a new integration of forms and categories. This is how specific affinities came about between the colonial technocracy, charged with administering a process of civilization, and the authoritarian-based chieftaincy, benevolently mediating the pas­sage toward modernity. The main form in which the two are articulated in this dynamic of change -which is also a dynamic of instruction and initiation - is naturally that of the master and the disciple» (o.c. p. 164-65).

C'est pourquoi une contradiction se manifestait entre colonisateurs et colonisés:


«Thus, the French protectors identified themselves with a Moroc­can tradition, while the anticolonialist leaders looked for re­newal to the Enlightenment tradition in support of their call for liberation and democratic reform» (o.c. p. 165).

Les remarques de Bourquia sur l'islamisme contribuent à notre connaissance des jeunes de l'enquête. Selon Bourquia l'héritage colonial, prétendant sauvegarder la tradition, détermine encore grandement les relations sociales auxquelles la jeunesse s'échappe en adhérant aux groupes islamistes:

«Traditional patterns of social organization are noticeable even within political parties, where linkages among people belonging to the same party often evoke kinship relations and traditional alliances. This relative continuity of traditional forms of social and political organiza­tion inhibits the mass enrollment of youth in Islamist groups» (o.c. p. 255).

Pourtant, Bourquia considère le mouvement de l'islamisme marocain autant chargé de l'héritage du passé que les partis politiques traditionnels:

«The morphology of Islamism in Morocco is characterized by what we might call Islamist pluralism, where we find that differ­ent groups do not necessarily share the same objectives or hold the same political ambitions. Islamist groups reproduce a seg­mented social structure where vertical differences are often more important than horizontal similarities. This segmented character prevents Islamism from being expressed through a unified and activist movement sustained by a coherent social and political program» (o.c. p. 254).

Pourquoi les jeunes interrogés montrent-ils une grande méfiance envers le langage des partis politiques...? C'est la langue qui forme un espace par excellence où a lieu la création des bricolages dans le sens négatif, par exemple dans l'utilisation du jargon politique pendant les campagnes électorales. De pareille façon le discours politique forme l'espace où se déroule la lutte entre tradition et modernité:

«The process of legitimation works through the appro­priation of the language and symbols of development that imply an adoption of modernization as a historical necessity» (o.c. p. 250). «During the electoral campaign in 1993, the uniformity of jargon across the political spectrum undermined differences in program and orientation between the left and the right. This led to an inflation of democratic terminology ending in its own devaluation, creat­ing a crisis of meaning. As a result, there is no consensus among political parties and between the parties and the state about the meaning of such key terms as democracy and human rights» (o.c. p. 251).

«Moreover, the field of political discourse is regulated by the principle of inclusion and exclusion, which is one of the mecha­nisms of power. Among these various discourses, the discourse of the state is most capable of appropriating and monopolizing symbols of modernity and secularization because it is the most authoritative.

From the state's point of view, too much reference to modernity might imply, on the one hand, a willingness to renounce the heritage of legitimacy, causing an outcry among those who defend that heritage; on the other hand, too small a dose would open the way for a militant defense of modernization» (o.c. p. 251).

 

b. Le bricolage des idéologies et identités politiques et religieuses à la marocaine (Mohamed Tozy).

                      

Dans le prolongement de la référence de Bourquia à l'absence de la transformation des relations autoritaires du système marocain pendant l'époque coloniale, coloniale et actuelle, il est utile de référer à la collusion et au placage idéologique qui ont lieu chez les porte-parole des partis politiques. Selon Tozy il s'agit d'une «immense confusion épistémologique» dans le champ politique. Pour éviter des malentendus concernant la liberté dans ce domaine, je cite Mohamed Tozy dans son Monarchie et islam politique au Maroc (Paris, 2e édition 1999).

Dans ce contexte, il est important de constater que dans le système marocain les citoyens n'existent pas, il n'y a que des gouvernés, des sujets du souverain. L'ignorance, même chez les Français concernant ce détail délicat, cause parfois des situations surprenantes et embarrassantes pour les habitants de ce royaume: un de mes amis - professeur d'université - gagna un prix français pour son livre. Cette distinction honorifique lui était accordée en sa qualité de citoyen marocain. Il avait besoin d'une autorisation officielle pour s'absenter et visiter l'étranger; cette raison de le considérer comme citoyen marocain faisait trop peu de cas de sa qualité de sujet du souverain; les autorités lui interdirent donc d'accepter le prix et de s'absenter pour faire le voyage en France.

Quel est donc le statut officiel de l'habitant du royaume marocain selon Tozy? Il confirme notre constatation:

«Les gouvernés ne peuvent exister comme catégorie autonome et souveraine qu'en dehors du système, dans un espace de dis­sidence (siba). Cette catégorie, centrale pour notre propos, prend ses racines dans une culture tribale et segmentaire.

L'absence de relation téléologique entre les fondements du pouvoir et la «volonté des sujets du pouvoir» donne une signi­fication particulière à l'obéissance et à l'adhésion au système politique. Celle-ci devient un acte de fusion/extinction (fana') dans le pouvoir. Elle suppose au préalable le passage obligé par la condition servile. Car la catégorie d'esclave de Dieu ('abd) est indissociable de celle d'homme. Au pouvoir absolu de Dieu correspond la servilité absolue de l'homme, et la libération de celui-ci passe par la fusion avec celui-là. Dans une culture aussi monothéiste, une théologie de la libération se fonde paradoxa­lement, comme on le verra dans le cadre de l'islamisme, sur une théologie de la servitude» (o.c. p. 26).

Dans le chapitre «La gauche institutionnelle: le triomphe du rationalisme averroésien de Mohamed Abed al-Jabri» Tozy nous offre un exemple important pour comprendre l'existence du bricolage réel dans le champ politique comme c'est le cas notamment chez les partis marocains dits de «gauche»:

«Les partis marocains dits de «gauche» se caractérisent par un rapport ambigu à la religion: la référence à celle-ci dans les discours solennels est très rare. Les tentatives d'adaptation locales de la tradition marxiste-léniniste font partie du pro­gramme quotidien du militant idéal, mais n'ont pas de consé­quences sur les orientations idéologiques globales. La variable religion est intégrée dans le discours officiel, non pas comme un élément fondamental du complexe idéologique, mais comme un élément permettant à un parti de gauche d'exister dans un champ à dominante religieuse. L'hypothèse d'un investissement de la variable religieuse par ces partis de «gauche» (et de manière opportuniste) devient envisageable si on considère que les attaques subies par ces partis ont été plus religieuses que politiques. Le meilleur exemple est l'interdiction du Parti communiste marocain en 1960» (o.c. p. 143).

Le texte qui causa cette interdiction du Parti communiste marocain était le suivant:

«"Cette scientificité du socia­lisme qui fait peur aux conservateurs n'est qu'un reflet d'une opération supérieure plus précise par laquelle Dieu organise l'univers, opération qu'on ne peut nier, à plus forte raison combattre." (AI-Muharir, 3 août 1979, p. 8)».

Aussi après quarante années de développement vers la démocratie Tozy constate pour les partis socialistes actuels:


«Le fond de l'argumentation n'a cependant pas changé et traduit une immense confusion épistémologique; elle déteint directement sur les choix politiques et oblige le parti à interdire toute visibilité doctrinale et à entretenir en son sein une multitude de courants souvent incompatibles» (o.c. p. 144).

L'un des rares penseurs marocains qui confronte et défie le bricolage idéologique, est Abdallah Laroui: 

«Abdallah Laroui prenait le risque de mettre le parti devant des choix fondamentaux. Le détour par la révolution bourgeoise et le ressourcement dans la philosophie des Lumières qu'il pro­posait gênaient les militants. Une telle option impliquait une rupture totale avec les idées de patrimoine. L'arabité, voire l'islamité de Laroui, étaient fondamentalement en rupture avec l'idée de tradition. Laroui revendiquait implicitement l'héritage philosophique hégélien. L'Etat y est central. Il incarne la puis­sance du progrès et de la raison. Cette option n'est pas compa­tible, loin s'en faut, avec une culture politique basée sur des relations personnalisées plus proches d'un système politique patrimonialiste» (o.c. p. 145).

Un modèle intéressant dans le champ des bricolages épistémologiques est le compromis historique inventé par le fameux Mohamed Abed al-Jabri. En sa qualité de nationaliste arabe, il esquisse une réconciliation entre tradition et modernité en forme «d'une retraditionali­sation se réappropriant le passé». Ce compromis historique est même approprié pour séduire les islamistes:

«Le projet poursuivi par Mohamed Abed al-Jabri enchante les élites arabistes et trouve un écho important au Moyen-Orient. Il ouvre la voie à un rationalisme non occidental, voire anti-occidental, qui se propose d'achever le processus de décoloni­sation. Le projet schématise les enjeux de sens dans un duel à mort entre Averroès, qu'il interprète à sa façon, et Avicenne, qu'il charge de tous les maux. Le projet averroiste de al-Jabri dessine une trajectoire qui lui confère une grande proximité avec le discours islamiste et rend envisageable le compromis historique que défend al-Jabri au sein des instances du parti. Il commence en revendiquant le droit à réinventer la tradition et à l'investir par un nouveau système de sens, à opérer une dis­sociation arbitraire entre ce qui relève du passé et du contem­porain. Il écrit "Dans ces condi­tions, la modernité consisterait donc plutôt à dépasser ce type de compréhension. La modernité ne consiste pas à refuser la tradition, ni à rompre avec le passé, mais plutôt à rehausser notre manière d'as­sumer notre rapport à la tradition au niveau de ce que nous appelons la `contemporanéité'" (al-Jabri 1994, p. 169). Al-Jabri se déclare résolument moderne, mais il s'agit d'une modernité particulière qui prend l'allure d'une retraditionali­sation se réappropriant le passé» (o.c. p. 147).

Les références de ce paragraphe concernant le bricolage des structures marocaines proviennent notamment de deux livres publiés récemment par Bourquia (1999) et Tozy (1999). Ce n'est que depuis peu de temps qu'une discussion autour de pareils sujets ancrés dans une constitution indiscutable, soit possible - au moins si cette discussion ne touche pas à la personne et à la position constitutionnelle du monarque.

Au terme de ce paragraphe je désire mentionner (par ordre alphabétique) les livres qui précèdent ceux de Bourquia et Tozy - au moins les plus importants - et qui traitent plus ou moins du même sujet, c'est-à-dire les processus de la transformation paradoxale et contradictoire du champ politique et social marocain qui nous rend le bricolage marocain compréhensible:

      Agnouche 1987; Al-Azmeh 1993; Arkoun 1988; Ayache 1983; Béji 1982; Bendourou 1986; Benjelloun 1988; Ben Mlih 1990; Benhaddou 1997; Bidwell 1973; Burke III 1976, 1988; Cagne 1988; Cherifi 1988; CNRS, 1992; CRESM, 1986; Diouri 1972; Doumou 1987; Hammoudi 1974, 1997; Ihraï 1986; Jamous 1981; Kably 1986; Khattibi 1983; Laroui 1973, 1974, 1987; Leveau 1976, 1984; Montagne 1930; Morsy 1984; Pascon 1979; Rachik 1995; Rousset 1985; Saaf 1987; Santucci 1992; Seddon 1981; Sehimi 1982; Waterbury 1975. 


Cette critique souvent osée de la part des scientifiques, pour la plupart des Arabes et des Marocains d'aujourd'hui (rarement connus au marché libre des intellectuels occidentaux), nous offre l'étude la plus importante concernant la formation coloniale de l'État-nation et des conséquences néfastes de son implantation autoritaire dans le monde non occidental.

Les structures bricoleurs dans la vie quotidienne des jeunes Marocains sont ainsi rendues tangibles. Concernant l'espace par exemple, il faut se demander si leur incertitude surprenante concernant leur choix bricoleur devant l'espace moderne ou traditionnel ne résulte pas des racines historiques mentionnées plus haut. Il est évident qu'un quelconque jugement porté sur les énoncés des élèves doit pouvoir rendre compte du contexte des phénomènes de la globalisation analysés dans cette dernière partie de mon étude. Leurs réponses à mes questions ont prouvé que les jeunes sont bien conscients de ce qui se passe dans le monde actuel.

 

§6. Évaluation des hypothèses de travail de l'enquête à la lumière de la «globalisation» (cf. A I §3).(retour)

 

Au bout d'un chapitre qui traite du cadre dans lequel il est nécessaire de comprendre les résultats de l'enquête, celui du processus culturel de la globalisation, je résume quelques résultats acquis en contrôlant le point de départ de mes hypothèses de travail proposées dans A I §3. Cette évaluation finale propose une lecture nouvelle fondée sur l'ensemble des idées du chapitre précédent, une lecture fondée sur une interprétation de la globalisation culturelle proposée par une dizaine d'auteurs récents. Au lieu de clore cette étude par une conclusion fixe et définitive, je voudrais proposer cette lecture finale comme une stimulation à la pensée propre du lecteur, une incitation à redéfinir les idées courantes et un encouragement à la tolérance et la compréhension à l'égard d'un monde trop inconnu, celui des jeunes au Maroc.

 

1. L'attitude de vie et la formation des idées et de l'imaginaire des jeunes au Maroc qui vivent dans une société non occidentale, donc non sécularisée à la façon occidentale, seront donc fortement déterminées par une référence aux traditions arabo-islamiques. La religion sera par conséquente la source et le mobile de leurs idées, de leur imagination et de leur pratique.

 

Sans aucun doute les résultats de l'enquête prouvent que l'orientation des jeunes Marocains est caractérisée et déterminée par la culture arabo-islamique d'une interprétation spécifiquement maghrébine. Nous avons déjà retrouvé l'influence des traditions arabo-islamiques dans la vie familiale concernant le comportement des garçons et des filles, notamment dans leur conception des rôles masculin et féminin. Le comportement traditionnel des parents apparaissait se reproduire dans la génération prochaine. L'interprétation spécifiquement maghrébine des traditions arabo-islamiques se reproduit à l'instar de la mudawanna, la législation en vigueur au Maroc.


Néanmoins, la résistance des jeunes contre le système éducatif traditionnel ne rejette pas non plus les valeurs traditionnelles. Au contraire, dans leur attitude de protestation et rébellion ils revendiquent le retour aux sources authentiques de la vie du passé. Exposés à la persuasion dominante des médias de se comporter à la mode et de s'adapter aux nouveautés du marché mondial, les jeunes gardent leurs réserves concernant la globalisation hégémonique imposée par la pression de la commercialisation occidentale. Vu leurs idéaux de vie, vu leurs dépenses concrètes de consommation et leur utilisation des médias, les jeunes refusent de s'adapter tout à fait aux propos de la publicité propagée par la «globalisation» commerciale. Les sujets traités dans les différents chapitres montrent que la source actuelle de leur action et de leur pensée, c'est la religion islamique et presque rien d'autre. Bien qu'une réception traditionnelle de cet islam pare les comportements familiales, médicales et de mariage fortement colorés par les habitudes locales de la tradition marocaine, les jeunes s'efforcent de redécouvrir, de réinterpréter et d'appliquer tant le sens que l'éthique et la pratique de la tradition vivante de l'islam original («tradition» prise dans le sens de Asad 1993, cf. partie A III §2b). Il serait donc faux d'identifier le comportement des jeunes avec un fondamentalisme austère, c'est-à-dire avec le fondamentalisme selon la conception occidentale qui se caractérise par une rigidité morale, une stérilité d'idées et une paralysie de l'activité sociale (je réfère à mes remarques concernant l'islam dans l'introduction, A III §2a).

 

2. Dans ce cadre religieux, la recherche suppose également que pour ces jeunes leur reprise et revalorisation actuelles des références aux traditions islamiques fait partie essentielle d'un changement général du climat de vie dans leur région depuis les dernières décennies. Ce changement de climat régional se trouve marqué par la naissance de différents groupes d'«islamistes» plus ou moins rigoristes (dont certains comme en Algérie ou Egypte ne craignent pas l'utilisation de la violence). Le résultat de l'enquête montrera par conséquent des tendances hégémoniques de cet islamisme actuel.

 

Dès les premières citations de Houellebecq et Eisenstadt dans cette étude, j'ai voulu montrer que le paradigme du soi-disant «fondamentalisme» islamique ne signifie pas un phénomène culturel accidentel et passager pour les cultures non-occidentales mais manifeste une méthode et épistémologie spécifiques pour s'accaparer de la modernité. A l'égard de la mutation métaphysique comme concept préconisé et décrit par le romancier Houellebecq pour caractériser l'alternance des générations en Occident, il faut remarquer qu'il est évident, au vu de ses dernières énonciations que pour lui-même ce concept ne se rapporte aucunement aux changements actuels de l'islam. Ce serait cependant borné si les musulmans, obligés d'entrer dans l'ère de la globalisation des cultures, ne voulaient pas reconnaître que la position de leur islam réellement existant d'aujourd'hui soit discutable sur un nombre de ses modelages sociaux, et qu'ils refusent donc de prendre connaissance - comme dans le cas de Salman Rushdie - des idées de cet enfant terrible de la littérature française qui n'épargne aucun tabou culturel.

Il reste incontestable que malgré les erreurs de ses croyants, l'islam a toujours fonctionné comme une religion vivante adaptée aux exigences séculiers de son temps, à un niveau égal aux autres religions universelles. À l'égard des résultats de l'enquête, il est donc vain de fixer les attitudes de la génération des jeunes Marocains sur certains archaïsmes issus de leur situation isolée et d'un certain provincialisme.

Nous avons pu constater que les étudiants réagissent en majorité positivement sur les propositions qui englobent des attitudes et pratiques connues comme des caractéristiques des islamistes. Néanmoins, la conclusion serait prématurée de les considérer en tant qu'«islamistes». Sur beaucoup de sujets leur choix reste ambivalent, contradictoire même, et témoigne de bricolages. Notamment dans la partie C nous avons été avertis par certains scientifiques d'aujourd'hui que concernant ce principe de sympathie pour l'islamisme, il ne faut pas retomber dans le jugement négatif des médias et publications scientifiques en Occident des dernières décennies. Il est clair que dans le contexte du «modèle polder» sur base du résultat de l'enquête je ne partage également ni le jugement négatif des médias (par exemple de Micha Stein, dans le quotidien NRC 14-2-1995), ni le jugement positif, par exemple de P. S. van Koningsveld. Ce dernier voit dans l'islamisme un mouvement comparable au parti chrétien-démocrate (CDA) à la façon des anciens premiers ministres néerlandais Abraham Kuijper et Ruud Lubbers. Ces personnages chrétiens seraient comparables aux leaders islamistes actuels (NRC 23-2-1995).

D'abord - comme nous avons pu le constater - l'islamisme marocain est différent de celui de l'Algérie. La vieille tradition d'un pluralisme politique (l'existence de fait de partis politiques d'idéologie différente) et ethnique (certaines libertés pour la culture Amazighe) - même soumis à des restrictions strictes - influence la formation de l'islamisme marocain. La représentation croissante de l'islamisme des jeunes dans les partis politiques indique que la contestation des étudiants trouve - au moins dans la situation actuelle, moins répressive qu'avant 2000 -, des possibilités pour s'insérer dans la société (cf. C §5b).


Ensuite notre analyse détaillée épistémologique (C §4) montre que la phase historique des Lumières n'a pas eu lieu et (probablement) n'aura pas lieu dans le Maghreb. Ce fait est très important pour constater au Maghreb l'absence des différentes modalités de sécularisme occidental, soit-il à la Max Weber ou à la française (le cas du «laïcisme»). Bien que l'interaction culturelle entre la métropole et le Maghreb ait créé des espaces de sécularisme (cf. pour les Indes et l'Angleterre: Van der Veer 2001) la route future des sociétés maghrébines sera religieuse. Il faut donc partir du principe que l'émancipation de la modernité dans le sens de liberté, tolérance, démocratie et de société civile sera effectuée dans un contexte radicalement différent, celui de la religion. Comme aux Indes, les Maghrébins «cannot and will not privatize their religion» (van der Veer 2001, p. 15). En outre il faut tenir compte du fait que même la séparation entre l'église et l'État «does not lead to the decline of the social and political importance of religion» (ibidem, p. 20).  

C'est exactement cette voie de développement inévitable qui a été choisie par l'activisme islamique/islamiste de nos étudiants qui vise à émanciper et à moderniser leur société. Il serait erroné d'y attribuer des caractéristiques prépondérantes rétrogrades. Il faut donc considérer l'ensemble de leurs pratiques et attitudes comme un effort spécifique pour s'intégrer dans la modernité pendant l'impact culturel causé par la globalisation. L'attitude des jeunes vise une forme de globalisation parce qu'ils regardent l'endroit de leurs intérêts en dehors des frontières nationales (leur sentiment d'identité marocaine parait minime, B §10) en confrontant le défi de l'Occident comme provocation principale. Cependant, ils refusent de s'intégrer ou de s'assimiler au processus de la même globalisation dirigée par l'Occident. Leurs attitudes et pratiques se dirigent vers un monde de globalisation alternative, celle du monde de l'islam, de l'oumma des croyants musulmans.

 

3. Les jeunes - éduqués dans la tradition du salafisme - utilisent leurs nouvelles références aux traditions islamiques consciemment comme arme contre le maintien du statu quo de la corruption dans leur société. Leurs choix politiques et leur façon de s'organiser seront alors grandement différents de la situation sociale et politique existante.

Cette orientation religieuse leur impose dès lors personnellement une morale de vie plus ou moins rigoureuse dirigée entre autres vers des valeurs de sacrifice pour la famille, vers des choix sérieux des amis et partenaires, mais aussi vers des restrictions concernant la liberté de la femme et vers la condamnation de certaines libertés des droits de l'homme modernes.

 

La recherche de B '11 montre que leur orientation de vie la plus importante - la religion - leur impose une stricte isolation envers les autres habitants du monde, les non musulmans, déjà exprimée par leur refus d'accepter une nationalité étrangère. La distanciation parait forte surtout envers les gens de confession juive.


Il est évident que les résultats montrent que l'orientation religieuse des jeunes ne les fait différer pas seulement des modèles démocratiques de la génération précédente mais aussi des idées établies sur la démocratie en Occident. Pour eux les droits de l'homme ne résultent pas d'un humanisme mondial globalisé - comme formulé dans les résolutions et les accords des Nations-Unies - (un humanisme qu'ils estiment avoir prouvé avoir failli dans la lutte contre la corruption et contre l'hégémonie de l'exploitation), mais des valeurs d'une religion spécifique, celles de l'islam. Leur idéal n'implique donc pas les révolutions et évolutions occidentales comme celles de la France, des États-Unis, ni, après la chute du mur de Berlin, celles des pays socialistes. Pour la grande partie parmi eux, les jeunes croient devoir abandonner le paradigme de la démocratie classique et attendre de l'instauration des valeurs islamiques - que ce soit par la fondation d'un État islamique ou par d'autres moyens - une globalisation de justice et d'équité dans la distribution des richesses mondiales. Une combinaison de toutes les réponses des jeunes Marocains fait surgir les contours de ce paradigme nouveau comme anti-modèle de la globalisation actuelle. Leur volonté de s'organiser à partir des syndicats et partis socialistes glisse vers des organisations et groupements plus locaux et régionaux et vers des institutions religieuses. Devant les événements et les personnages historiques, ils se méfient des révolutions et des révolutionnaires qui ont inspirée et mobilisée la génération précédente et les hommes et femmes progressistes de l'Occident. Leur appréciation de la situation nationale et mondiale indique le même résultat. Les mouvements émancipateurs comme ceux des féministes ne les inspirent pas.

Or, tant les entretiens de classe dans les écoles que les différentes réponses concernant le contenu de leur idéal religieux montrent que les jeunes sont attirés en nombre considérable par les motifs spécifiques de l'islamisme militant comme la lutte contre l'infidélité, et même l'établissement d'un État islamique, etc. Dans la perspective de globalisation - selon Castells - ce repli sur soi-même a des avantages pour effectuer la contestation d'un processus d'hégémonie occidentale. Le militantisme pour des valeurs nouvelles différentes de celle du consumérisme dominant pourra créer un monde dans lequel les démunis trouveront la justice et une redistribution des richesses plus égale.

La recherche concernant la vie privée montre que - conformément aux valeurs islamiques - les jeunes attachent beaucoup d'importance à la famille, à l'honnêteté, à une conduite sociale assez conformiste, et à ce que le choix de leurs ami(e)s et de leurs époux(ses) suive les mêmes préférences. L'investigation détaillée sur le comportement de la femme mariée prouve que les jeunes ont l'intention de suivre assez scrupuleusement les prescriptions islamiques dans ce domaine. Un fait surprenant dans ce cadre de la position de la femme dans la société est par contre que les hommes accordent considérablement plus de liberté et de responsabilité aux femmes que ne le font les femmes elles-mêmes. Ce dernier fait indique que l'inspiration religieuse des jeunes ne fait pas se fermer aux idéaux de l'égalité des sexes.

 

4. Il en résulte que ce changement général du climat de vie actuel détermine également leur rejet ou attitude critique envers certains phénomènes de la modernité comme par exemple l'avortement, le planning familial et l'acceptation de l'homosexualité. 

 

Dans A III §2b, je suis efforcé d'analyser les différentes dimensions nécessaires pour juger le refus des sujets mentionnés, notamment le rejet radical concernant l'homosexualité. Ma conclusion a été qu'attribuer pareils jugements négatifs exclusivement au fait que les jeunes vivent assez isolés du reste du monde ou qu'ils n'ont comme cadre de référence que leur éducation en islam orthodoxe - propos préféré par certains islamologues qui prescrivent cet islam comme mesure unique de leur morale - ne correspond pas avec le grand nombre de facteurs auxquelles les jeunes sont exposées. Ce jugement serait une mésestime de leur intelligence et indépendance d'opinion parce que dans beaucoup d'autres cas ils se montrent capables de se former des jugements nuancés. 

Il faut donc trouver l'explication de ce refus principalement dans leur attitude contestataire. Leur protestation contre la politique jugée corrompue de l'Occident et par conséquent contre la corruption de son ami, leur propre gouvernement, leur fait refuser des phénomènes - selon les médias marocains - soi-disant importés de ce même Occident. Alors c'est moins le rigorisme en affaires morales de l'islamisme en soi que l'instrumentalisation de cet islamisme qui incite les jeunes exprimer leur rejet.


Cependant, bien que nous ayons dû constater que les jeunes s’orientent envers l’islam orthodoxe et l’islamisme, l’enquête a repérée un fait indéniable. Les résultats montrent clairement qu’il existe chez les jeunes un conflit entre leur opinion personnelle et leur conception de la morale islamique. Leur opinion privée paraît influencée par l’argumentation de la modernité, tandis que, face au fait de la loi islamique, ils s’orientent vers la tradition. Pour concilier ces deux conceptions contraires, un appel aux bricolages semble nécessaire. Je renvoie aux résultats des questions nos. 122 versus 221 (homosexualité), 142 versus 219 (avortement) et 141 versus 218 (préservatifs). Cette disparité d’opinion montre que les jeunes ne sont pas les victimes d’un fondamentalisme rigide qui ne permettrait pas une nouvelle application et interprétation de l’ancienne tradition. Au contraire (cf. Castells), cette disparité est une preuve que les jeunes se distancient du passé si la science moderne et les faits présentés par la globalisation les poussent à utiliser et recréer les vieilles valeurs d’une façon créative.

 

5. Les jeunes associent fortement les phénomènes de la modernité à la pratique de vie occidentale, avec son image négative divulguée par les médias. Ils considèrent l'Occident comme une société sécularisée dirigée vers l'autonomie et la liberté de l’individu - qui causent des excès de consommation et d'immoralité - dans laquelle la religion n'est qu'une «affaire privée». Leur rejet de ce modèle de vie occidental sera exprimé dans leur choix de lectures et leur utilisation des différents médias. 

 

Si la cause qui fait que les jeunes Marocains se détournent de l’Occident, est d’origine idéologique et religieuse, si elle est due au manque croissant de connaissance de langues étrangères, si elle résulte du fait que des journaux et revues pour s’informer ne sont pas disponibles, ou que les médias présents de la télévision et de la radio restent d’un niveau médiocre accusant l’Occident, si la condition sociale ou la répression ne leur permet pas le luxe d’un choix individuel et libre, en tout cas la coïncidence de tous ces facteurs a pour effet que les jeunes ont besoin de prévoir une alternative et le plus évident est de la trouver dans un renouveau et une réappréciation de leur propre tradition qui est religieuse. Cette appréciation des valeurs religieuses concerne l’islam qui est plus que les autres religions une «way of life» qui domine tous les domaines de la vie, ce qui ne veut pas dire qu’il les sacralise. L’idéalisme des jeunes fait un effort pour oublier que beaucoup de maux d’une civilisation moderne résultent des modernisations inévitables comme l’urbanisation avec ses modes d’habitation, la massification de l’enseignement, le manque d’industrialisation qui cause le chômage, la bureaucratisation moderne, etc. Ils envisagent de vaincre ces maux grâce à la supériorité de leurs valeurs religieuses et, de plus, les excès de consommation et d'immoralité qui se manifestent dans l’Occident.

Notre recherche sur les lectures des élèves prouve que leur orientation envers la littérature occidentale est minimale, que les écrivains comme Tahar Ben Jelloun ou Naguib Mahfouz qui expriment la tradition marocaine dans un contexte trop moderne ou en style occidental sont refusés. Cependant, il ne s’agit pas d’une discrimination de principe des médias dits de gauche: pour s’informer des problèmes actuels, nationaux et internationaux, les jeunes préfèrent les journaux des partis socialistes qui osent présenter les faits les plus détaillés sur l’état du pays. Leur utilisation d'autres médias comme les émissions de radio et de télévision prouve qu'ils s'ouvrent - si elle est disponible - à l'information sérieuse sur l'état du monde parmi laquelle l'aspect religieux joue un rôle important.

 

6. Dans ce cadre identitaire, les jeunes imputent la négligence et la carence de leurs chances dans le domaine économique et social par excellence à la politique de l'Occident qui continue - selon leur opinion - à humilier leur personnalité arabo-islamique continuellement, notamment depuis la fondation de l'État d'Israël jusqu'à la Guerre du Golfe.

Selon leur optique, les gouvernements au pouvoir dans la région se conforment à cette politique occidentale de marginalisation et de répression de leur héritage culturel notamment islamique. La rébellion des jeunes concerne donc en première instance cette humiliation insupportable, ce qui leur fait idéaliser des personnes comme Saddam Houssein qui représente pour eux symboliquement leur résistance contre les régimes corrompus et l'Occident malfaiteur.

Leur identification identitaire sera par conséquent celle de la religion et évitera de s'identifier avec les identités nationalistes, régionales, socialistes ou libérales.


Les recherches sur l'identité ont démontré que les jeunes Marocains ne reconnaissent pas une identité unique - soit religieux, soit nationaliste ou régionale - comme seul point fixe de l'identification de leur personne. Il s'agit chez eux d'une mosaïque de modelages de leur vie dépendante de la condition internationale ou locale. Le glissement vivant de leurs identités a démontré une souplesse de l'orientation de leurs idées qui rejette tout sectarisme ou dogmatisme.

Le sondage a révélé chez les jeunes la préférence pour se considérer en première instance comme musulman. Cette préférence primaire cache chez eux une forte inspiration nationaliste d'appartenir à la nation arabe (la marocanité reste une moyen d'identification inférieur). L'association étroite de ces deux facteurs centraux est le terreau chez les jeunes marginalisés de l'attitude de considérer l'Occident comme coupable, de le considérer comme ennemi héréditaire, comme bouc émissaire. Les analyses secondaires de la présente étude ont éclairé que malgré certains préjugés exposés dans des théories de conspiration, il est un fait incontestable, c'est que l'Occident n'a jamais excellé quant au respect envers l'islam, ni envers l'intégrité et autonomie des territoires de la nation arabe.

Cependant, l'attitude religieuse des jeunes équivaut par conséquent à un rejet des idéologies nationalistes, socialistes ou libérales. Les personnages historiques de mouvements politiques dans le passé comme Marx et Lénine, Che Guévara ou Jamal Abdel Nasser ne paraissent plus avoir leur force de séduction pour impressionner les jeunes. Leurs actions historiques ne paraissent également plus ancrées dans la mémoire des jeunes. Quant à l'appréciation concernant les formes d'organisation de ces mouvements traditionnels comme le syndicat des ouvriers, les jeunes ne montrent pas d'enthousiasme, ils se réfugient plutôt dans d'organisations religieuses. Cependant, une minorité importante s'identifie à la culture amazighe tant que cette culture respectera l'islam et condamne la transmission des coutumes archaïques et païennes.

Concernant les idoles des jeunes - souvent des leaders islamistes - il faut faire une seule exception, c'est leur admiration profonde pour le nationaliste Saddam Houssein. Saddam Houssein incarne pour eux la résistance de la nation arabe contre toutes les humiliations subies de la part de l'Occident comme également contre la politique de leur propre gouvernement. Shimon Pérès, vu déjà en 1995 par les jeunes Marocains comme l'exécuteur d'une politique humiliante égale à celle menée par Ariel Sharon au Liban, fonctionne comme son antipode en tant que symbole.

 

7. Malgré le fait que les jeunes rejettent ou n'apprécient que peu le système et les structures sociales, politiques et démocratiques de la modernité représentée par l'Occident, ils sont cependant attirés en même temps par cette modernité, au moins dans le domaine économique et technologique comme base de développement et de progrès. Ils sont bien conscients que sans une modernisation de leur région ils ne seront capables de confronter ni le danger que l'Occident représente, ni le défi de la mondialisation qui englobe toutes les cultures et les développements technologiques.

 

Il est à remarquer que la comparaison des résultats montre un glissement de la question no. 13 vers le no. 244. Donc après que les étudiants se sont rendu compte de la problématique totale liée à l'identité, ils préfèrent l'identité de citoyen mondial pour une moyenne de 11.8% (244) contre 7.4% précédemment (13). En même temps l'affinité avec l'Occident ou l'identification avec les hippies - comme mode d'existence occidental - reste dans les deux cas à négliger: c'est une preuve qu'un nombre important des étudiants se distancient de l'Occident mais se montrent ouverts à la problématique de la globalisation.


Un exemple significatif semblable a été l'analyse historique par les jeunes Marocains de l'essor de la culture arabe pendant les premiers siècles de l'empire de l'islam. Il était surprenant d'y retrouver une analyse de leur condition actuelle. La question complémentaire - contrastant avec la précédente - s'informait sur l'absence de la technologie dans le monde arabe. Son résultat montrait encore de façon plus claire le réalisme des jeunes à l'égard de la modernisation. Ces deux analyses révèlent, entre d'autres, que sans nier leur orientation vers des valeurs spirituelles, les jeunes sont bien conscients et capables de dénoncer les causes matérielles, sociales et politiques du malaise actuel des pays arabes. Il serait faux de les considérer comme tombés en proie à un aveuglement religieux et fanatique - insinuation assez courante dans les médias occidentaux (cf. Kai Hafez C '2). Sur la base des réactions et énonciations en général des jeunes Marocains comme élite future de leur pays, il faut constater qu'ils l'emportent en critique sur l'élite intellectuelle actuelle par laquelle j'ai choisi comme porte-parole Mahdi al-Mandjra et Abed el-Jabri. A partir de mon sondage et des énonciations de ces derniers, les obstacles apparaissent encore trop insurmontables pour arriver à une globalisation entre les pays du sud et du nord. Au contraire, le clivage s'approfondit.

 

8. Il est très vraisemblable que la prise de conscience des jeunes face au choix entre tradition et modernité aura des caractéristiques hautement contradictoires. Leur volonté de contestation impliquera par conséquent des ambiguïtés qui s'expriment dans un discours de phénomènes hybrides et contradictoires.

Cette situation ambiguë mène à l'hypothèse centrale de la présente étude, alors que pour réconcilier leurs deux aspirations contraires, les jeunes se créent des «bricolages» entre la tradition «religieuse» et la modernité «sécularisée». Un domaine exemplaire où ces «bricolages» apparaissent, sera celui des coutumes populaires plus ou moins magiques comme celui de la guérison maraboutique. Comment réconcilier la science moderne avec une vision traditionnelle de la religion...? Pourtant le choix concernant l'arrangement de l'espace exprimera aussi des «bricolages».

 

Ma conception théorique du «bricolage» dans la présente étude a été élaborée sur la base de l'utilisation que Paul Pascon a faite de cette notion et à partir du cadre anthropologique de Lévi-Strauss (Haleber 1990). Dans le langage marxiste de Paul Pascon le «bricolage» représente une phase transitoire des modes de production. Dans ce mode de production transitoire, des modes de vie, des normes et valeurs, et des coutumes propres aux mondes différents de la tradition et de la modernité, existent les uns à côté des autres. Selon les besoins et selon les circonstances, ils sont utilisés comme des registres d'un instrument musical qui témoignent de l'inventivité de l'individu. Cette synchronie culturelle entre tradition et modernité se traduit en «bricolages» réconciliateurs. En même temps, les aspirations paradoxales, et même contradictoires du rejet et de l'affirmation de la modernité se réconcilient par «bricolages». Dans la perspective postcoloniale de Edward Said, les études de Homi Bhabha montrent que mes «bricolages» trouvent leur origine dans la condition de la colonisation. L'identification hybride de fait du dominant-dominé avec modernité-tradition et avec sécularisé-religieux fait naître des produits de l'imagination qui - tout en n'échappant pas au processus d'une forme de construction intelligible - dépassent la rationalité unilinéaire et conformiste. Comme transformations créatives de la logique ordinaire, les «bricolages» appartiennent au domaine «artistique» du vécu qui est donc leur espace de compréhension.

Chez les jeunes Marocains face à la modernité leur solution stratégique de s'exprimer en bricolages hybrides sert deux buts. D'un côté ils s'efforcent de sauvegarder coûte que coûte la tradition religieuse sans en pratiquer une simple répétition, d'un autre côté ils veulent exprimer une modernité spécifique. Leurs expressions ambiguës se trouvent sur un plateau de balance. D'un côté la balance penche vers une distorsion de la réalité, vers un placage épistémologique qui montre une tendance à produire des images déformées et fixées. De l'autre côté ils réussissent à créer une hybridité créative qui surmonte les réponses conventionnelles.


La recherche a montré que dans la formation de leurs opinions les jeunes Marocains se trouvent souvent devant des ambiguïtés et des contradictions qui les obligent à s'inventer des bricolages qui concilient leur réalité brisée et fragmentée. Leur utilisation d'un nouveau paradigme - celui d'une orthodoxie créative - les met en conflit tant avec l'existence vivante d'une tradition régionale (dit superstitieuse) qu'avec les processus en cours de la modernisation (dit rationnelle).

Concrètement nous avons considéré en détail leur bricolage spatial dans l'aménagement de leur maison idéale, leur appréciation bricoleuse des méthodes de guérison traditionnelle, leurs idées ambiguës face aux faits scientifiques et religieux, leurs doubles et différents jugements suivant d'un part leur opinion personnelle et d'autre part leurs conceptions de la loi islamique, les dilemmes des exigences de l'émancipation féminine face à la tradition islamique. Dans tous les cas nous avons vu comment deux paradigmes différents s'entrecroisent, se chevauchent et se contredisent. Il faut constater que, traduite au niveau mondial, cette lutte de deux paradigmes que nous avons vus à l'œuvre au niveau national marocain, déterminera prochainement les caractéristiques de la lutte au niveau de la globalisation actuelle. Il ne fait aucune doute dans quel camp les jeunes Marocains de la présente recherche trouveront leur place à défendre contre l'hégémonie de la globalisation occidentale. La présente recherche démontre qu'une conciliation du clivage actuel entre globalisateurs et anti-globalisateurs n'est pas proche, qu'au contraire les antinomies entre les deux fronts s'approfondiront et resteront pour longtemps irréconciliables.

 

9. L'exécution de l'enquête suppose enfin que le résultat concernant l'attitude des jeunes Marocains - malgré les ambiguïtés impliquées - n'aboutira pas à une constatation de confusion totale et de déchirement schizophrène.

L'hypothèse générale est que, malgré les phénomènes hybrides et notions contradictoires, en tenant compte d'une part de ce rejet de la modernité et de leur recours à la tradition arabo-islamique, et d'autre part de cette volonté de s'accaparer une modernité comme condition inéluctable de développement, il ne sera pas possible de refuser d'attribuer aux jeunes une personnalité authentique. Il faut reconnaître que finalement ils suivent une voie de développement spécifique et authentique qui laisse intact leur héritage culturel et offre en même temps des possibilités pour se foyer leur propre façon de la modernité.

 

Au bout de cette recherche théorique et pratique il sera justifié de se demander quel résultat est offert par les différentes lectures des faits que nous avons entreprises dans le questionnaire...?

La première conclusion reste (cf partie B II '2) que si l'on affranchit les jeunes du climat de répression sociale et leur offre la possibilité de penser et de s'exprimer indépendamment (l'intention de la méthode de mon enquête contestée par mes collègues), on découvre un monde différent de celui des doctrines fixées, que ce soit des doctrines soi-disant islamiques des oulémas et des islamologues, ou que ce soit des doctrines islamistes d'une idéologie anti-occidentale. Après avoir démoli chez les jeunes le mur d'aversion et d'antipathie qui sépare le chercheur occidental de ces «islamistes» potentiels, il découvre chez eux une bonne volonté et un esprit d'ouverture leur permettant de se rendre compte de l'importance de ses questions qui paraît toucher à la problématique la plus essentielle des jeunes Marocains.


Le changement positif que les réponses différentes concernant l'identité au commencement et à la fin du questionnaire nous montrent, avec une satisfaction évidente des jeunes de répondre à pareilles questions critiques, prouve la volonté de vouloir se libérer des doctrines orthodoxes imposées. Au lieu de se plaindre du manque de démocratie dans les sociétés arabes, au lieu de vouloir imposer des activités autour des droits de l'homme, il faut chercher ailleurs les vraies causes du malaise arabe dans le cas présent: les jeunes sont trop intimidés, trop forcés de se taire, d'accepter et d'obéir aux autorités, soient-elles familiales ou étatiques, afin qu'un développement libre et positif de leur personnalité authentique soit possible. Coincés, ils semblent inclinés à se réfugier dans des idéologies et des mouvements qui leur semblent la meilleure garantie contre l'ordre existant et corrompu. Alors, ils se détournent des idées d'une modernisation de liberté plurielle vers la contestation islamiste militante. Pourtant, l'ensemble de l'attitude qu'ils nous ont montrée prouve, par les phénomènes de bricolage aussi que nous avons pris au sérieux et non pas comme des faits hasardeux, que pour nos jeunes l'essentiel n'est pas d'adhérer à une nouvelle doctrine, mais de se servir d'un langage de protestation, d'exprimer de façon créative en mots d'ordre de lutte leur personnalité authentique. Leur vision pleine de bricolages et d'ambiguïtés prouve par ces caractéristiques provisoires, encore indéfinies et inachevées, que nous avons à faire à un effort créatif de se construire un nouveau paradigme au lieu d'appliquer une idéologie fixe et définitive de n'importe quel groupuscule islamiste.

Bien sûr, il n'y a aucune garantie que cette volonté libératrice ne sera pas étouffée prochainement, qu'elle ne se grippera pas à l'instant où leur mouvement aura acquis un certain pouvoir, ni qu'elle ne se développera pas en tragédie violente au détriment de leur pays...

Bien que le cours de l'histoire reste caché, les résultats de l'enquête ne justifieront pas de condamner maintenant déjà précipitamment leurs efforts de retrouver à travers les matières éducatives et informatives qui leur sont disponibles (donc de fait avant tout, le salafisme étatique), les outils et la méthode de leur contestation sérieuse. C'est-à-dire qu'il faut se demander à quel degré les jeunes, entraînés contre leur volonté dans le fait accompli de la globalisation, prennent au sérieux ces outils de contestation islamique...? Les jeunes se servent bien sûr sérieusement des notions islamiques de toutes couleurs disponibles pour retrouver leur personnalité authentique. Pourtant, analysent-ils le contenu des doctrines autrement que du point de vue de l'efficacité de leur fonction combative...? Autrement qu'en fonction de leur volonté de se créer une route praticable pour combattre un monde dont l'accès leur est barré par un fatalisme passif, pour créer un monde d'équité au-delà de la corruption et du népotisme...? Est-ce que de leur lutte résultera le fondement d'un État démocratique, bien que différent, mais égal ou même supérieur à celui de l'Occident...?

La plupart des chercheurs occidentaux ou arabes se détourne de pareille conclusion d'un islam sémantiquement transformé en notions de lutte transitoires et provisoires. Nos auteurs des bibliothèques du fondamentalisme islamique se contentent de mesurer scientifiquement la succession historique d'écrits à un standard absolu du passé. Leur travail scientifique aboutit à constater que dans le monde arabe une nouvelle idéologie de slogans, celle de l'islamisme politique de nos jeunes, s'est substituée aux idéologies précédentes, celles du salafisme, du panislamisme et du sécularisme nationaliste. Sans remarquer la transformation de mentalité et le nouveau paradigme exprimé par la volonté activiste des jeunes, les chercheurs se penchent sur le contenu littéral et abstrait des nouvelles doctrines afin de prouver qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Alors selon eux, les jeunes ne font rien d'autre que de déployer la performance d'une répétition de l'histoire dont les spécialistes connaissent depuis longtemps le sens et la direction en détail, puis le cours de ces événements et son échec inéluctable.

De pareille façon on rate l'intention essentielle des étudiants, c'est-à-dire d'utiliser sémantiquement certains notions idéologiques pour ouvrir les portes d'un nouveau monde libéré, pour anéantir la corruption, pour se créer de nouvelles valeurs qui les garantissent une vie humaine honnête et respectable (cf. Castells 1998). Pareille analyse ne parvient pas à expliquer pourquoi beaucoup des jeunes islamistes prennent part aussi bien à des organisations de droits de l'homme et qu'à des manifestations des nationalistes arabes. Cela reste inexplicable parce que toutes ces activités sont en pleine contradiction avec la doctrine islamiste en soi.


Au bout du compte paradoxalement, le résultat de l'enquête n'était pas seulement de repérer dans l'affinité des élèves pour certaines idées, certaines attitudes ou certaines pratiques, mais d'exposer leurs modes de pensée en partie révélés par l'enquête en tant qu'enquête. J'ai voulu accentuer cet aspect de représentation en donnant une place centrale au phénomène de bricolage, l'ensemble des modes de pensée hybrides, ambivalents de la stéréotypie et du mimétisme. Au lieu de référer selon l'habitude courante au bricolage en tant que manque et incohérence d'intelligence, j'ai voulu l'expliquer en le révélant comme image transitoire témoignant d'un effort de réflexion sérieuse, de construction des placages provisoires pour jeter le pont entre deux mondes séparés par des ruptures épistémologiques.

Il est évident du point de vue occidental, que cet effort justement de réfléchir indépendamment de façon risquée et créative offert par l'enquête sur des sujets déclarés tabous, cette activité de réflexion justement étaient considérés une menace centrale pour l'ordre public de la part des autorités intérieures et extérieures. Pourquoi autrement les autorités ont-elles jugé nécessaire d'ordonner des incursions de la gendarmerie royale dans les écoles pour interroger les élèves et les enseignants, avec comme résultat final l'interdiction du Ministère de l'intérieur de continuer l'enquête...? Pourquoi interdire aux parents des lycéens d'entamer éventuellement des discussions sur des affaires de l'actualité...? Au moins si on ne soupçonne pas les parents qui envoient leurs enfants aux lycées français, d'être des militants farouches d'un fondamentalisme aveugle...? Bref, à partir de ce point de vu occidental, tant la démocratie de l'opinion publique que la liberté de l'individu sont en question.

Il faut oser reconnaître que du point de vue du peuple maghrébin il y va des mêmes valeurs démocratiques. Depuis le 11-9-2001 chaque chef d'État occidental répète chaque jour fonder sa position sur la défense des libertés et de la démocratie. Cependant, ces déclarations ne paraissent-elles pas seulement des slogans qui doivent justifier une intervention militaire si on interdit en même temps aux citoyens d'origine maghrébine d'exprimer leur opinion politiquement bien argumentée...? C'est à dire que les Maghrébins regrettent profondément la perte de vie d'innocents depuis l'horrible événement advenu en Amérique, mais qu'ils considèrent en même temps presque unanimement cet attentat comme une conséquence inévitable de l'engagement politique américain actuel au Moyen Orient, comme la récolte des décennies de l'humiliation des Arabes et de leur nation. Leur opinion est refoulée comme non existante ou elle est réprouvée et jugée comme issue d'un «fondamentalisme» criminel par lequel ils s'exposent aux actes discriminatoires et racistes. Dans le cas néerlandais le journal De Volkskrant (des 14 et 15 septembre 2001) rapporte comment les enseignants d'école refusent de prendre au sérieux pareilles opinions, et comment au contraire ils les réjettent en les mettant sur le compte de la criminalité des jeunes Marocains. Il semble donc plus approprié d'appliquer ma remarque sur un «déchirement schizophrène» à l'opinion publique occidentale qu'aux jeunes Marocains: bien que quiconque qui dispose de contacts de confiance avec la communauté marocaine connaisse bien sa vraie opinion, leurs porte-parole - par exemple les islamologues dans les médias - la nient parce qu'ils n'osent pas expliquer l'argumentation cachée surtout par peur d'être accusé d'antisémitisme.

Les traditions et les cultures spécifiques paraissent offrir aux pauvres et aux marginalisés les armes par excellence de leur résistance contre l'oppression planétaire de la globalisation actuelle. Conformément à la conclusion de Manuel Castells, les soi-disant «fondamentalismes» de l'orientation religieuse de nos jeunes Marocains interrogés «représentent le défi le plus osé, sans compromis à l'égard de la domination du capitalisme informatique mondial» et au matérialisme propagé par l'hégémonie économique de l'Occident. Vu les résultats de l'enquête, il me semble donc juste d'intégrer le mouvement contestataire et religieux des jeunes Marocains dans les mouvements anti-globalistes actifs par exemple à Seattle et à Gênes. Tout comme les mouvements anti-globalistes, les jeunes Marocains ne se déclarent pas être contre l'utilisation de la nouvelle technologie, ni contre le principe de la globalisation en soi, mais contre l'hégémonie pernicieuse de la commercialisation au pouvoir qui détruit tant leur culture que leur économie, contre un nouveau monde sans aucun principe éthique sauf celui de l'argent, et contre la manipulation en géopolitique et l'exploitation des pays pauvres par les grandes puissances mondiales.


Pour mettre point final à ce résultat de l'enquête vue comme exercice des étudiants consistant à se rendre compte du défi de la globalisation, je donne le dernier mot à un chercheur arabe, Amr Hamzawy. Il m'offre l'occasion de consentir à son espoir exprimé dans sa constatation scientifique: «I claim that local discourses dealing with globalized culture symbols and discursive messages can, despite their essentializations and their hysterical representation of the Other, sometimes pave the way for creative solutions to and modern interaction forms with the pressures of globalization» (Hamzawy 1998).

Or, l'alternative à la modernisation en cours que les jeunes Marocains proposent, ne se fonde pas sur les principes a-religieux acquis pendant la longue histoire de sécularisation propre à l'Occident. Sur la base des expériences vécues de leur propre pays et de leur propre région, ils doivent constater la faillite de différents courants - depuis des décennies au pouvoir - ceux du nationalisme et du socialisme des générations précédentes. Leur propos radical est donc la création de nouvelles valeurs humaines dans le contexte de leur propre culture et de leur propre tradition - contraires à ceux de l'Occident -, c'est-à-dire d'entamer une régénération et une actualisation de leur religion, l'islam..

 


 

 

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VOETNOTEN / NOTES :

[1]

2. Je suis bien conscient que cette évocation de l'imaginaire des jeunes peut mener facilement à une exposition des fantaisies sentimentales des individus, donc à un piétisme personnel qui se réfugie dans un supra-naturalisme irrationnel et rêvé. Les émissions de radio et de télévision organisées pour les musulmans en Hollande en offrent des exemples. Mon questionnaire entend bloquer ces rêveries pieuses sur les dogmes de la foi en exigeant des jeunes croyants qu'ils se rendent comptent des réalités sociales comme de la politique, de la position sociale de la femme, de l'homosexualité, de l'avortement, etc.